jeudi 18 octobre 2018




Les chevaliers du renouveau. Épisode 6 : Andry Rajoelina et la grande bouffe des mora mora

Une image domine la longue transition qui suivit le coup d’État de 2009 à Madagascar : celle d’un homme souriant au visage juvénile brandissant le « V » de la victoire.
Andry Rajoelina – dit Andry TGV du nom de son association Tanora Malagasy Vonona –, un homme d’affaires qui avait fait fortune dans l’événementiel et la publicité, avait de quoi se réjouir : son mouvement n’avait-il pas chassé le « dictateur » Marc Ravalomanana du pouvoir ? N’avait-il pas, après émeutes et massacres, mis fin au règne de ce président accusé d’avoir volé l’argent du peuple et muselé l’opinion ? De s’être pris pour un apôtre, et comble de scélératesse, d’avoir voulu vendre la terre des ancêtres aux Sud-Coréens ? À l’aube de ce renouveau, comme Robespierre à la Convention nationale française en 1794, Rajoelina pouvait fièrement s’écrier :

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacré et le plus indispensable des devoirs ! » 

Ou encore comme Camille Desmoulin dans Le discours à la lanterne aux Parisiens, il pouvait affirmer :
« Quand on ne fait pas justice au peuple, il se la fait lui-même ! »

Oui, le peuple avait tranché et la démocratie était restaurée – tout au moins dans sa forme primaire car d’élection il n’y eut point durant le règne de Rajoelina[1]. La messe était dite pour Ravalomanana et l’espoir était permis – surtout que la France, justement, l’inévitable « Mère chérie », avait vite étendu son aile protectrice au-dessus de la toute nouvelle Haute autorité de la transition (HAT)[2]. Finis, les passe-droits et les faveurs indues. Finis, le népotisme et l’accaparement des marchés par les proches du régime. Adieu, les abus de pouvoir. Et bien sûr, finies, les atteintes à l’état de droit.
Honnêtement, que demander de plus ?

La pantomime effrénée du disc-jockey

Il manquait juste un détail, en vérité, négligeable pour les ultras de la France du 18e siècle, mais pas pour les dirigeants d’un État vivant de l’aide extérieure[3] en ces temps d’orthodoxie politique : la légitimité. Et sur cette ligne, la locomotive TGV connaissait d’emblée de sérieux ratés. C’était très bien d’avoir renversé Ravalomanana, c’était tout autre chose que de convaincre partenaires et instances de son honorabilité. Las! des règles s’appliquaient ici, et morts et martyrs ne suffisaient plus à prouver sa volonté de bien faire. Née dans la chienlit, la HAT fut très tôt mise au ban de la communauté internationale[4]. Face à ses ennemis, elle régna dans le désordre et s’épuisa en répressions, palabres, déconvenues, faux-semblants et rendez-vous manqués (Bruxelles, Maputo, remaniements, assises de ceci et conférences de cela …).
La recette locale du coup d’État avait pourtant été soigneusement appliquée : se poser bruyamment en victime de persécutions dans la presse, réunir des notables aguerris pour vociférer sur la place publique, payer des jeunes des bas quartiers pour faire le coup de poing si nécessaire, etc, etc[5]. Au centre de ce bastringue s’agitait Andry Rajoelina, personnage singulier et mouvant au propre et au figuré, maire de la capitale, propriétaire de médias et ancien disc-jockey. Dans cette démocratie introuvable où les privilégiés mécontents convoquent à l’envi le malaise structurel pour rameuter les foules, Rajoelina, ambianceur patenté, excellera[6].
Mais la casquette de chef de l’opposition s’avérera vite trop grande pour lui.
Le Live show avait commencé en décembre 2008 par un ultimatum lancé au régime pour avoir osé fermer Viva TV, propriété du disc-jockey. Cette bévue du pouvoir était le prétexte tout trouvé pour mettre en branle la machine subversive, au nom des droits du peuple foulés aux pieds. Calcul ou débordement ? La fête se mua le 26 janvier en pillages, incendies et mises à sac de biens publics et privés – dont beaucoup n’avaient rien voir avec Ravalomanana… Bilan : 60 morts, la plupart par étouffement dans les entrepôts qu’ils pillaient[7]. Ces jours-là, on n’entendit plus trop parler de Rajoelina – le rebelle intrépide en devenir qu’on eût imaginé, ma foi, défiant l’oppresseur pistolets aux poings ... Qu’importe : de retour sur scène une fois le calme revenu, Rajoelina annonce en fanfare le 31 janvier un gouvernement insurrectionnel, en représailles de quoi Ravalomanana le destitue de son poste de maire. Problème : l’affluence aux meetings s’est réduite comme peau de chagrin. Mais moults notables aigris ayant rallié sa cause, le désormais président de la HAT nomme un « Premier ministre » le 7 février, et désigne le palais d’État d’Ambohitsorohitra à la vindicte populaire. Sitôt dit, sitôt fait : les militants galvanisés se ruent vers l’ennemi, menés par Monja Roindefo, le nouveau PM.
Ce fut une vaste tuerie, à laquelle Rajoelina et les bons bourgeois qui l’entouraient prirent soin de ne point assister – Roindefo accusera plus tard le DJ de l’avoir envoyé, lui et la meute, sciemment au casse-pipe. La suite des événements confirma le pattern[8] : quand Ravalomanana, acculé, sortit vraiment ses griffes, Roindefo, à qui l’on pouvait tout reprocher sauf d’être un lâche, resta à la barre tandis que Rajoelina courait se terrer à l’ambassade de France[9]. Bah : n’est pas Desmoulin qui veut.

Les voies impénétrables de la liberté

Toute cette agitation était bien sûr influencée par des mouvements occultes. Sous la surface, des flux financiers multiples formaient l’ossature de la « révolution orange » de Rajoelina. Provenant massivement du monde des affaires[10] et peut-être de quelques trafiquants, voire de réseaux encore actifs de la Françafrique[11], l’argent se déversa à point nommé pour revigorer tous ceux qui, pour les bonnes ou pour les mauvaises raisons, voulaient la peau de l’apôtre Marc. Il servit aussi sans doute à gagner l’Armée à la cause orange, ou tout au moins à s’assurer de sa neutralité. De sorte que, lorsque la mutinerie du CAPSAT[12] éclata en mars 2009, faisant basculer la donne en faveur de Rajoelina, les mutins purent s’en donner à cœur joie, s’improvisant redresseurs de torts et justiciers du peuple rétabli dans sa souveraineté[13].
Le coup d’état était une réussite. Mais quels en furent les fruits ?
Être hybride et caricatural[14], la HAT de Andry-TGV, la locomotive du progrès, démontra très vite un sens fortement limité de l’État et une totale déficience éthique. Le résultat fut une débandade économique et sociale, et des enrichissements illicites, à très grande vitesse.
Selon la Banque mondiale, le coût total de la crise dépassa les 8 milliards de dollars, et les détails méritent le détour[15],. Les principaux indicateurs partirent en vrille ou explosèrent durant les quatre années de transition : la croissance économique passa de 5% en moyenne sous le « dictateur » Ravalomanana à 0% sous Rajoelina. Le revenu par habitant dégringola à son niveau de 2001, tandis que le nombre d’enfants déscolarisés grimpait de plus de 600 000. Quant au taux de pauvreté, il bondit de plus de 10 points, portant à 92% le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, faisant de Madagascar le pays le plus pauvre du monde, ou pas loin[16].
Marasme, quel marasme? Impavide cette fois face au vent, Rajoelina ignora pourtant superbement critiques et attaques et s’adressa même régulièrement, sans ciller, des satisfécits bien médiatisés[17] : on n’est jamais si bien servi que par soi-même.
Se servir, justement, fut un puissant paradigme sous la transition.

La grande bouffe des mora mora

Car le coup d’état de 2009 ne fut pas, hélas, qu’une entreprise visant à faire tomber un tyran et assurer au peuple un avenir meilleur – si tel fut jamais son but. Ses soubassements révélaient de façon plus pressante une cabale factieuse et des appétits en embuscade[18].
Pour accommoder ce flot, il fallait une structure robuste et adéquate.
À l’heure du partage du gâteau, l’État sous Rajoelina fut donc transformé en un vaste édifice de négoce et de trafic où s’accointèrent la crème et la flibuste. Selon Mathieu Pellerin, chercheur à l’IFRI, les réseaux les plus lucratifs (bois de rose, pierres précieuses, zébu…) furent pilotés à l’étage le plus élevé du pouvoir et ses abords immédiats, et nul ne pouvait s’y affilier sans montrer patte blanche[19]. À cet échelon régnaient : Haja Resampa, secrétaire général de la présidence, Mamy Ravatomanga, opérateur économique et ami proche de Rajoelina, Patrick Leloup, conseiller du Président, et Mamy Ratovomalala, ministre des Mines. Les autres filières furent gérées aux niveaux inférieurs ou localement (maires, députés, magistrats, haut gradés, responsables régionaux…).
Quelle fut l’amplitude de la vague ?
Si la plupart des trafics existaient déjà avant la HAT, beaucoup passèrent à une phase industrielle à l’ère TGV, et les chiffres sont vertigineux. Les exportations de bois de rose approchèrent le milliard de dollars, et le trafic d’or, estimé à 400 kg par mois, atteignit un cumul du même ordre[20]. Filière symbole car la plus vieille de toutes, le vol de zébus eut d’immenses répercussions sociales qui se prolongent jusqu’à ce jour : cheptels décimés, insécurité générale, tensions entre communautés voire entre régions entraînant vendettas et massacres. Pendant que les soldats de Rajoelina s’activaient à réprimer les manifestations de l’opposition dans la capitale, les dahalo, pilotés et armés par des notables écumaient les villages. Les attaques se chiffrèrent par milliers, les morts aussi[21].
Pour compenser sur le plan médiatique, Rajoelina se fendit de mesures populistes inspirées de l’ère Ratsiraka[22] : opérations vary mora (riz à bon marché) et trano mora (logements peu onéreux), constructions de stades immenses, etc. Mais pendant que les parrains de l’économie grise se gavaient, le pouvoir de transition opérait des coupes drastiques dans les dépenses de protection sociale, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation[23] : il fallait bien que quelqu’un paie, comme dirait un Bordelais célèbre, pour ce « gigantesque foutoir[24] ».

Épilogue : l’économie du « manger » et la grande falsification

L’appareil judiciaire fut mis à contribution pour protéger le noyau de rapine et de prédation sous Rajoelina. L’apprirent à leurs dépens tous ceux qui tentèrent de dénoncer cette économie du « manger » – comme le chef traditionnel Patrick Zakariasy, embastillé pour avoir accusé Mamy Ravatomaga, opérateur et ami de Rajoelina, d’être impliqué dans le trafic de bois de rose[25] De fait, la neutralisation des empêcheurs de tourner en rond fut systématisée, comme en témoignent les indicateurs de gouvernance partis en chute libre, dont ceux concernant la justice et les libertés fondamentales[26]. Mais qui s’en souciait ? Les ténors du régime, dont l’inénarrable garde des Sceaux Christine Razanamahasoa, ânonnèrent avec aplomb tout au long du festin que Madagascar était un « état de droit » et que la justice malgache était « souveraine ».
Entité la plus radicalement versée dans l’imposture qu’ait jamais enfantée le républicanisme à Madagascar[27], la HAT de Rajoelina réalisa dans les faits ce qu’aucun des régimes précédents n’avait osé commettre : fusionner l’État et les réseaux de criminalité[28]. L’impact ne fut pas seulement économique et humain : il fut culturel.
À son apogée, le système couvrait tous les secteurs majeurs (minerais, bois précieux, zébu, pêche, espèces protégées, …) et favorisait le développement de filières jusque-là marginales comme les ossements humains, les ferrailles d’usines désaffectées, le pillage d’actifs datant des régimes précédents (flottes de voitures, stocks, etc…), le kidnapping avec rançon et le cannabis[29]. Sans oublier le racket d’entreprises et les détournements massifs au sein même de l’administration, avérés mais jamais quantifiés en raison de la mise sous tutelle de la justice et des organes de contrôle de l’État[30].
Morale de l’histoire ?
Le règne de Rajoelina fut, de l’avis même des élites dont il est le produit, le pire qu’ait connu Madagascar depuis près de 300 ans[31]. Mais Andry TGV, maître ès spectacles et foultitude, actionne aujourd’hui le balancier politique en sa faveur– profitant du discrédit des institutions, de la misère ambiante, de l’oubli générationnel, du faible niveau d’instruction de la population… – pour tenter de se faire élire président. Très actif, il multiplie les opérations médiatiques et draine des foules immenses lors de ses meetings menés comme des Live Show. Qui se souvient encore, dans cette fiesta, des dizaines de milliers de familles que son incurie jeta à la rue? Des centaines de milliers d’enfants que son inconséquence obligea à quitter l’école ?
Pas grand monde – et sans doute pas les experts et notables bon teint et bien nourris qui ornent son Initiative Émergence Madagascar[32], lancée avec paillettes et confettis en France et au pays. Car ce qui compte, ici-bas, c’est le riz que l’on aura ou non dans son assiette aujourd’hui : Rajoelina, héros en carton-pâte mais habile manœuvrier, le sait bien, qui parvient à bluffer son monde, et à faire oublier son bilan désastreux en misant sur la communication.
C’est-à-dire, en l’espèce, sur l’art d’enfouir un immense foutoir sous un énorme bobard.
Dia gaga ialahy.



[1] Mis à part un référendum constitutionnel accouché au forceps : https://www.madagascar-tribune.com/C-est-la-pire-des-elections,15118.html.
[2] Voir l’essai Paris-Tana-Dakar sur ce blog.
[4] Cela entraîna l’arrêt d’une bonne tranche de l’aide extérieure et l’éviction du pays du régime de faveur fiscale américain AGOA (tous assujettis à des critères de gouvernance), qui provoqua la fermeture en cascade d’entreprises franches et la perte de dizaines de milliers d’emplois.
[5] Recette de nouveau appliquée avec succès en 2018 contre le président Hery Rajaonarimampianina, qui dut accepter des élections anticipées et démissionner après avoir tenté de modifier la loi pour handicaper ou éliminer ses principaux adversaires dans la course à la présidence.
[6] Le schéma de prise de pouvoir reposait sur la popularité relative de Rajoelina, tombeur du candidat de Ravalomanana aux élections municipales de 2007 (mais avec 57% d’abstentions).
[7] Outre les biens de Ravalomanana (MBS, Magro…), les locaux de la radio et de la télévision nationales furent saccagés et incendiés et de nombreux magasins (Courts, Jumbo Score…) furent pillés.
[8] Les Malgaches résument cette stratégie comme suit : « Mandehana aloha dia andraso eo amin’ny sampanana aho » (littéralement, « Va d’abord et attends-moi au croisement »)
[9] Il y resta toute une semaine : ce qui fit dire à certains que le véritable artisan de la révolution orange fut Roindefo – fils d’un célèbre militant nationaliste –, et non Rajoelina.
[10]Solofo Randrianja (éd.), « Le coup d’État de mars 2009, chronologie et causes » In Madagascar, le coup d’État de mars 2009, Karthala, 2012, p. 38-41. Une frange d’entrepreneurs étaient partis depuis plusieurs mois en croisade contre les abus de Ravalomanana et sa politique économique. Le Conseil national économique et social (Conecs) publia notamment une mise en demeure signée par des centaines d’opérateurs en novembre 2008. Son président, André Ramaroson, intégrera les instances de la HAT.
[11] Si l’on en juge par les « cadeaux » distribués après coup : voir Patrick Rakotomalala, « Implicites de la crise 2009 et diplomatie française », in Madagascar, le coup d’État de mars 2009, Paris, Karthala, 2012, p. 234. Voir aussi les déclarations de D. Ratsiraka, « parrain » de Rajoelina, dans Cécile Lavrard-Meyer, Didier Ratsiraka, Transition démocratique et pauvreté à Madagascar, Karthala, Paris, 2015, pp. 536-539.
[12] Corps des personnels et des services administratifs et techniques, une branche de l’armée dirigé par des officiers subalternes. Des diplomates étrangers affirmeront que cette mutinerie était financée par des fonds français, voir http://www.monde-diplomatique.fr/2012/03/DELTOMBE/47470
[13] Leurs chefs n’hésiteront pas à brutaliser officiers généraux, chefs d’église et diplomates étrangers pour offrir le pouvoir à Rajoelina.
[14] Composé d’un exécutif extralégal et d’un parlement ne comportant pas un seul élu, mais dont les effectifs enflèrent exponentiellement, avec tous les avantages associés.
[15] http://www.worldbank.org/en/news/feature/2013/06/05/madagascar-measuring-the-impact-of-the-political-crisis
[16] http://www.rfi.fr/emission/20130722-madagascar-pays-pauvre-monde-responsable-banque-mondiale. Si un redressement s’amorça vers la fin, il fut surtout le fruit des efforts de sortie de crise menés par des acteurs locaux et internationaux, qui permirent l’arrivée dans l’exécutif de personnalités non inféodées à Rajoelina.
[17] Voir par exemple https://www.madagascar-tribune.com/Un-bilan-elogieux-et-des-defis,16935.html
[18] Pour une liste intéressante mais non exhaustive des ralliements précoces, voir J.-L. Vivier, Madagascar, un île à la dérive. Les années 2007-2010. De Ravalomanana à Rajoelina, l’Harmattan, 2010, pp. 57-62. Évidemment, la plupart des gros acteurs ne se montrèrent jamais au grand jour et ne furent que l’objet de rumeurs dans les médias sociaux.  
[19] Mathieu Pellerin, Note de l’Ifri, Madagascar face à la criminalité multiforme, mars 2017, p. 8. https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/pellerin_madagascar_criminalite_multiforme_2017.pdf
[20] Mathieu Pellerin, Note de l’Ifri, Madagascar : gérer l’héritage de la transition, novembre 2014, p. 14.
[21] Pellerin (2014), pp. 16-22.
[22] Le programme Tsena mora de la HAT semble avoir été conçu dans le même esprit que des opérations du type Tsaky Pop lancées durant la IIe République.
[23] http://siteresources.worldbank.org/INTMADAGASCARINFRENCH/Resources/ESW-Protection_sociale_vol1.pdf
[24]Alain Juppé, dans un autre contexte : https://www.letelegramme.fr/loire-atlantique/nantes/nddl-juppe-ce-gouvernement-est-un-gigantesque-foutoir-17-10-2016-11258413.php
[25] Mamy Ravatomanga, devenu l’une des plus grosses fortunes de Madagascar, est depuis l’objet d’une enquête pour « blanchiment en bande organisée » et « fraude fiscale » par le Parquet national financier français. https://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/quand-l-argent-malgache-finit-a-levallois_2005995.html
[27] Point culminant, quelque part, de ce que des chercheurs ont appelé « la grande falsification ». Voir Didier Galibert, Les gens du pouvoir à Madagascar. État postcolonial, légitimité et territoire (1956-2002), Karthala, 2011, p. 80-81
[28] Interrogé récemment par RFI sur « les trafiquants qui vous ont aidé à arriver au pouvoir et qui vous ont financé », Rajoelina, fidèle à lui-même, a botté en touche : http://www.rfi.fr/emission/20181007-andry-rajoelina-ex-president-malgache
[29]Pellerin (2014), p. 14
[30] Les pratiques se maintinrent sous Hery Rajaonarimampianina, successeur et ancien ministre des Finances de Rajoelina. Faute de soutiens solides, Rajaonarimampianina recycla une grande partie du système Rajoelina (ce qui finit par lui coûter sa présidence). Voir Pellerin, 2014.
[31] M. Razafindrakoto, F. Roubaud, J.-M. Wachsberger, L’énigme et le paradoxe. Économie politique de Madagascar, IRD Éditions, 2017, p. 223-226.
[32] http://iem-madagascar.com/

samedi 4 août 2018

Les chevaliers du renouveau. Épisode 5 : Les banquets de la démocratie


Les chevaliers du renouveau. Épisode 5 : Les banquets de la démocratie
Il est connu que le meilleur caviar de Russie se dégustait à Madagascar aux soirées privées de l’élite pendant la Révolution socialiste, parfois arrosé de Stolichnaya ou de Moskovskaya, pas seulement en raison de l’influence soviétique car il y avait aussi du foie gras et du très bon champagne de France, mais parce que l’entre-soi jamais et en nulle circonstance ne perd de son lustre et de son attrait – à plus forte raison quand les affaires, malgré la misère générale et peut-être grâce à elle, prospèrent. Quand, après un second mandat mal digéré, un massacre subséquent (août 1991), une transition mouvementée et un changement de constitution (1992), Ratsiraka fut finalement délogé par la voie des urnes en février 1993, ses adversaires pouvaient s’écrier comme Hilaire Belloc à l’occasion de la grande victoire des libéraux aux élections britanniques de 1906 :

Le pouvoir honni, celui qui s’appuie sur les privilèges
Et aime les femmes, le champagne et le bridge,
S’est effondré : la démocratie a retrouvé son trône,
À elle, le bridge, les femmes et le champagne[1].

Si au fondement même du processus démocratique se trouvent l’hypocrisie et la duplicité, comme le suggère l’historien marxisant Eric Hobsbawn[2], si l’écart social et intellectuel entre les élites et la masse est un travers irréductible et que l’abîme qui sépare le discours de la réalité ne peut être comblé, le cas malgache pourrait être exemplaire. Car au grand désespoir de ceux qui croyaient naïvement à une ère nouvelle, le parlementarisme de la Troisième république étala d’emblée au grand jour l’esprit de rentier des élus (débats axés sur les salaires, les voitures de fonction et les per diem dès la première session de l’Assemblée) et leur vénalité (vente au plus offrant dans un contexte de « majorité à géométrie variable »). La liberté de presse et d’opinion fraîchement conquise avait par ailleurs pris un tournant intéressant : des maires, des députés et des ministres avaient créé et/ou racheté à tous de bras des stations FM ou TV et comptaient parmi les tout premiers propriétaires de médias audiovisuels « indépendants ». Profitant du vent de libéralisation, la classe politique enfin démuselée fera ainsi bruyamment entendre la « voix du peuple » – et s’en fera désormais une véritable vocation. Mais la démocratie en marche se devait d’aller encore plus loin.

Les errements de l’homme au chapeau de paille
Au sommet de l’exécutif, le vif soulagement lié au départ de Ratsiraka donna libre cours à une naïveté délirante et/ou un opportunisme sans frein rappelant les débuts du règne de Radama II après la mort de Ranavalona[3]. Le temps n’était-il pas venu pour la nation de se défaire de toutes ses chaînes ? Albert Zafy, tombeur de Ratsiraka et premier chef d’État de la Troisième république, présida ainsi à une quête frénétique d’expédients miraculeux qui eut pour seul effet, comme 130 ans plus tôt, d’attirer tous les escrocs et aventuriers de la planète. Les scandales d’envergure se succédèrent rapidement, dont des projets de « financements parallèles » et autres emprunts biscornus soi-disant pour s’affranchir de la tutelle des institutions de Bretton Woods mais assortis, semble-t-il, de 10% de commissions pour les initiateurs. Le véritable symbole de l’époque, et de l’art global du « manger » [4] à Madagascar, fut l’affaire Flamco, un joyau de montage frauduleux produit par l’imagination débridée des chevaliers du profit commercial, toujours prompts à saisir la moindre opportunité. Cette opération aux apparences d’aide humanitaire portant sur des livraisons de riz bon marché, qui mettait en scène le Président et un prince du Liechtenchtein, réalisa dans les faits un détournement de fonds aux dépens de la société d’État SOMACODIS, de la banque BTM et de la Banque centrale de Madagascar, le tout agrémenté de combines et spéculations sur les marchés de l’or et de la vanille. Les tractations impliquèrent plusieurs « conseillers spéciaux » de Zafy (Holijaona Raboanarijaona, Alain Ramaroson) et un fils du Président de l’Assemblée nationale (Ny Aina Andriamanjato) – qui était associé à un aigrefin de haut vol, Raymond Morel[5]. 
L’homme au chapeau de paille, ainsi que l’on surnommait Zafy en raison de son célèbre couvre-chef, perdit alors rapidement le contrôle de la situation. Sa fragile majorité au Parlement s’effrita en un rien de temps et le reste du mandat fut un pugilat où se succédèrent remaniements et changements de Premier ministre. Zafy tenta vers la fin de reprendre la main avec une réforme constitutionnelle, mais c’était trop tard : une cabale fut montée contre lui par les franges frustrées ou pas assez repues de l’élite, qui fut d’autant plus efficace que les votes à l’Assemblée s’achetaient comme des petits pains. Véritable ménagerie nourrie par une pléthore de partis, démocratie oblige, le Parlement en guerre ouverte contre l’exécutif vota en juillet 1996 une motion d’empêchement contre cet adepte des « Mada-Raid » – grandes virées régionales à la rencontre du peuple – qui fut, dit-on, le seul vrai démocrate de tous les présidents de Madagascar. Zafy sombra. À qui profita l’instabilité ?

L’effet de balancier et le credo du laitier
Sans surprise, finalement, ces vicissitudes de la démocratisation permirent le retour au pouvoir et aux affaires de celui dont on avait fêté trop dignement le départ : Didier Ratsiraka. Tant il est vrai qu’à Madagascar, par effet de balancier, le vilain d’hier peut devenir le sauveur de demain et vice-versa[6]. L’amiral afficha clairement cette fois sa volonté de s’occuper de sa famille : « Si l’on pensait un peu à nous » chantera-t-il en 1997[7], reprenant un air des « Vieux mariés » de Michel Sardou. Les faits marquants de cette noce familiale sont décrits en détail dans les excellents ouvrages mentionnés plus haut[8]. On retiendra surtout, au-delà de la famille et pour illustrer la continuité des pratiques, deux scandales : le détournement de 700 milliards FMG au ministère de la Culture, qui avait reçu à l’appel du Secrétaire général de l’UNESCO des fonds étrangers pour la restauration du Palais royal d’Antananarivo détruit par le feu en 1995 au plus fort de la pagaille Zafy[9]; et une nouvelle histoire de chemin de fer qui fit le buzz à l’époque, centrée sur un conseiller du Président, Henri Randriamahefa, suspecté d’avoir fait enlever des traverses de bois sur la ligne Tananarive-Côte Est aux fins d’exportation[10]. Le chemin de fer ne portant décidément pas chance à Ratsiraka[11], celui-ci fut de nouveau renversé en 2002, malgré un bilan économique positif[12]. Les troubles et la violence qui accompagnèrent la fin de règne (grèves, affrontements, barricades, menaces de scissions territoriales…), faillirent, là encore, mettre le pays à genoux.
Si les deux mandats du successeur de Ratsiraka, l’homme d’affaires Marc Ravalomanana, furent un peu moins croustillants globalement en termes de corruption flagrante, sa propension à mélanger la gestion de l’État et la promotion de ses intérêts privés, qu’aggravaient ses dérives autocratiques, suscitèrent une forte agitation dans les milieux informés. Ses détracteurs les plus virulents l’accusèrent de saboter (par voie fiscale et judiciaire) les entreprises capables de concurrencer son groupe Tiko, lequel, à partir d’un cœur de métier agroalimentaire avait rapidement étendu ses activités à d’autres secteurs – multipliant son chiffre d’affaires par quatre à la faveur d’exemptions d’impôts et autres passe-droits éhontés, disait-on. Par ailleurs, une série d’impairs et de coups politiques foireux, dont un projet d’attribution de 1,3 million d’hectares de terres arables au sud-coréen Daewoo Logistics, une tentative de court-circuitage de l’opposition par nomination directe des chefs de région alors qu’ils devraient être élus, et la fermeture de stations de radio et de télévision privées, donnèrent du grain à moudre aux défenseurs de la nation et de l’État de droit, dont la voix était maintenant amplifiée avec zèle, médias « indépendants » aidant, par ses ennemis parfaitement rompus aux techniques de communication – et de subversion. Enfin, pour ne rien arranger, l’homme ne supportait pas les critiques et versait aisément dans l’arrogance, s’attirant l’inimitié d’une ribambelle d’entités allant de groupes d’officiers à une frange de l’Église catholique en passant par des artistes de renom et certains milieux étudiants. Tout cela était amplement suffisant pour actionner une fois de plus le balancier politique.
Ce fut chose faite en mars 2009, quand Ravalomanana fut à son tour bouté hors du pourvoir, manu militari, après être tombé dans le piège de la répression violente grâce aux manœuvres d’une coalition de notables aigris et de margoulins français financés par une partie du monde des affaires et peut-être des intérêts étrangers. Ce laitier devenu capitaine d’industrie devenu président, dont le credo volontariste était tiré de Marc 5.36 : « Ne crains point, crois seulement », fut-il, en la circonstance, le monstre d’égoïsme et de malhonnêteté que décrivaient ses accusateurs[13], ou fut-il surtout « coupable », comme le suggèrent ses défenseurs, d’avoir été, par sa ligne économique ultralibérale, un empêcheur de tourner en rond de la vieille économie de traite jalousement protégée par les opérateurs « archaïques »[14]? Historiens et analystes en débattent encore, toujours est-il que son bilan économique, à lui aussi, fut globalement positif[15], et que cela n’empêcha pas son départ d’être dignement fêté, là encore, par le panier de crabes et d’écrevisses politiques.
Très dignement fêté, même, comme cela apparaîtra au prochain épisode : Andry Rajoelina et la grande bouffe des mora mora.



[1] Eric Hobsbawn, L’ère des empires, Fayard, 1989, p. 120.
[2] Ibid., Du bon usage de la démocratie, pp. 115-150
[3] Voir par exemple Raymond Delval, Radama II, Prince de la Renaissance malgache 1861-1863, Éditions de l’École, 1972.
[4] Didier Galibert, Les gens du pouvoir à Madagascar. État postcolonial, légitimités et territoire (1956-2002), Karthala, 2011, pp. 63-95.
[5] Ibid., pp. 92-94.
[6] Le phénomène est favorisé par la défection grandissante des électeurs. Ratsiraka gagna ainsi les élections de 1996 avec 25% seulement des voix potentielles, profitant d’un taux d’abstention record de plus de 50%.
[7] Cécile Lavrard-Meyer, Didier Ratsiraka. Transition démocratique et pauvreté à Madagascar, Karthala, 2015, p 453.
[8] Ibid., pp. 454-455 et Galibert, op. cit., pp. 83-85.
[9] Galibert, op. cit., p. 91-92.
[10] Galibert, op. cit., p. 88. C’est sur cette même ligne qu’un train de marchandises tout entier avait un jour disparu dans les années 1980 au plus fort des débordements de la période socialiste.
[11] Voir l’essai intitulé « Les chevaliers du renouveau. Épisode 4. La cohue révolutionnaire de Ratsiraka. »
[12] L’économie fut soutenue par les mesures de libéralisation, qui profitèrent notamment à l’industrie. Voir M. Razafindrakoto, F. Roubaud, J.-M. Wachsberger, L’énigme et le paradoxe. Économie politique de Madagascar, IRD Éditions, 2017, pp. 84-86.
[13] Lire par exemple Jean-Loup Vivier, Madagascar sous Ravalomanana. La vie politique malgache depuis 2001, L’Harmattan, 2007.
[14] Solofo Randrianja (éd.), « Les années Ravalomanana (2002-2009). Politique et libéralisme économique » In Madagascar, le coup d’État de mars 2009, Karthala, 2012, p. 239-277.
[15] Ibid. et Razafindrakoto, Roubaud et Wachsberger, op. cit., pp. 93-94.