jeudi 9 novembre 2017

Les chevaliers du renouveau. Épisode 2 : La foire aux colons de Galliéni[1]
Après avoir annexé la Grande Île en 1896, les Français s’empressèrent de décapiter l’oligarchie merina. Prenant prétexte de l’agitation des Menalamba, qu’ils écrasèrent sans merci, ils organisèrent le procès éclair et l’exécution, pour l’exemple, du général Rainandriamampandry et du prince Ratsimamanga, ainsi que l’exil de la Reine Ranavalona III et de son Premier ministre Rainilaiarivony. L’esclavage et les privilèges statutaires furent abolis, et une politique de « mise en valeur » fut mise en place.
Alors, liberté et égalité ?
Dans son livre Mitaraina ny tany, le romancier malgache Andry Andraina décrit cette période coloniale telle qu’elle fut vécue par les plus pauvres dans la région d’Ambatondrazaka. Dans l’un des épisodes les plus marquants, le chef de canton malgache et un colon français rivalisent de stratagèmes et intimidations dans l’intention de violer la sœur du narrateur, une modeste paysanne[2]. Celle-ci finira comme objet de plaisir réclamé par tous les potentats et hauts fonctionnaires de passage. Sachant que les chefs de canton n’étaient autres que les anciens sakaizambohitra[3], l’épisode résume parfaitement la perpétuation des mœurs et le passage de flambeau.
Au sommet de l’édifice de pouvoir, la somme des emprunts à la royauté est telle qu’il est difficile de voir dans l’État colonial autre chose qu’une résurgence de l’Ancien régime français dûment mis à la sauce malgache[4]. Tout au long du voyage, les symboles se succèdent : Galliéni rend un hommage appuyé à Rainilaiarivony et les gouverneurs généraux Picquié et Garbit font l’éloge d’Andrianampoinimerina. Des chefs de district se comparent complaisamment aux mpanjaka[5]. Des administrateurs laissent se perpétrer, voire exigent, dans leurs rapports avec leurs sujets, le rite de la prosternation[6]. Exit la République.
Dans le monde colonial de l’époque, la stature monarchique des chefs est si criante qu’ils se voient affubler de petits noms dans la littérature. Les administrateurs, commandants de cercle et chef de province sont « les vrais chefs de l’Empire », les « rois de la brousse », les « empereurs sans sceptre »[7]. Pourtant, l’importance et la solennité des enjeux, face surtout à l’opinion publique française, impose de préserver les apparences. Ce sera le rôle de personnalités comme Galliéni, figure dominante de la colonisation à Madagascar.
Même dans certains cercles malgaches aujourd’hui, le nom de Galliéni reste synonyme de rigueur, d’ordre et de discipline. Son règne a pourtant été qualifié de « règne du bluff » par des témoins comme l’Allemand Pappeheim. Dans ses tournées, le grand homme dûment accompagné de scribes aurait visité surtout des « villages-Potemkine » – villages où l’étalage des réalisations procède de la mise en scène – et des plantations fictives. Galliéni fut, à cet égard, le père de cette piperie politique si bien établie chez nous que sont les inaugurations de zava-bita. Les réactions ironiques des commentateurs de l’époque mettent en évidence, selon J. Fremigacci, un trait majeur du système colonial français : le primat du politique, qui dissimule son archaïsme derrière une action économique en trompe-l’œil[8].
Plus précisément, le spectacle du pouvoir a pour fonction de cacher une incurie et une impuissance profondes dont les seuls exutoires sont la coercition et l’autoritarisme. Le mythe de l’efficacité, de la rigueur et du progrès est soigneusement entretenu au sommet pour étayer l’idéologie vitaliste et civilisatrice de la métropole[9]. Qui paiera la facture ?

Une meule à bénéfices intacte

Tenus par la loi de 1900 de financer la colonie à l’aide de ses propres ressources, les nouveaux maîtres du pays reprirent l’économie de traite embryonnaire de la monarchie et la développèrent jusqu’à ce qu’elle devienne, comme ailleurs, la marque de fabrique de l’Empire. Le système fut simplement rationalisé par l’injection de capitaux privés (commerce, transport maritime…) et surtout publics (infrastructures, équipement…) ainsi que par l’instauration d’un système de crédit (Banque de Madagascar…). Il fut ajusté en amont (production de matières premières pour l’industrie française) et en aval (importation quasi exclusive de biens manufacturés français) pour servir les intérêts économiques de la France. Les investissements dans l’industrie restèrent minimaux sur toute la période, réduits en gros à des usines de transformation de produits agricoles.
Du côté des acteurs majeurs du commerce, qui restait ainsi l’activité souveraine, de grandes compagnies (Lyonnaise, Marseillaise, SICE…) succédèrent aux oligarques merina et jouirent, comme eux, d’un monopole jalousement protégé. À l’échelle intermédiaire, la couche des autres acteurs étrangers, maintenant épaissie par l’afflux de colons français ou autres, prospéra plus facilement.
Pour mettre à contribution les « indigènes », nouvelle appellation du commun, la méthode choisie fut simple : mettre les populations au pas et les accabler d’obligations afin qu’elles échouent entre les mains des recruteurs des chantiers d’infrastructure ou se jettent dans les bras des colons et des compagnies. Les deux outils déployés sont le travail forcé, calqué sans état d’âme sur les corvées royales, et l’impôt, philosophiquement qualifié de « moralisateur »[10]. Ces mesures sont renforcées par des lois de « répression du vagabondage » qui permettent aux administrateurs zélés de jeter en prison tous ceux qui ne justifient pas d’un travail salarié – vaste catégorie dans laquelle tombe d’office une grande partie des habitants[11]. Cela, et tout l’arsenal oppressif du fameux Code de l’Indigénat, alimentera aussi le volet supplémentaire du dispositif : le travail pénal. Pour l’ensemble de l’ile, on comptait dans les années 1930 quelques 200.000 internements arbitraires par an, représentant un million de journées de travail gratuit[12]. Dans son roman, Andry Andraina a décrit avec une cruelle précision le supplice des miaramilam-potaka (soldats de la boue), les plus humbles de ces troufions et forçats du progrès[13].
Mais du côté des colons et des sociétés coloniales ainsi servis, c’est la foire.
D’emblée, ils se voient accorder des terres et des concessions immenses, de préférence dans des zones bien peuplées où la main d’œuvre abonde – ce qui entraîne des expropriations massives de paysans. Aux octrois de terres et à la fourniture d’une main d’œuvre gratuite, ou payée à salaire de misère, s’ajoutera une batterie de dispositions destinées à protéger ces « chevaliers du renouveau » : aides financières et subventions, protections douanières, etc… À maints égards, leurs privilèges étaient nettement supérieurs à ceux que Ranavalona consentit à Laborde. Mais n’est pas Laborde qui veut.
Vite doté d’une mentalité d’assisté, le colon français mènera par défaut une activité parasitaire, consistant par exemple à « autoriser » les indigènes à travailler sur ses concessions – constituées de terres que généralement il leur a volées – en échange de droits de pacage ou de culture[14]. En période délicate, il fera de la spéculation par rétention. Parfois, comme dans le cas des forgerons Tambitsina du Betsileo, il étendra sa mainmise à toute une activité ancestrale, avec la complicité de l’administration – s’installant dans une position de rentier imitée des tompomenakely de la période monarchique[15]. Dans certaines régions, comme Vatomandry-Mahanoro, il récupérera, également avec la bénédiction de l’administration, des terres et des élevages qui appartenaient aux membres de l’ancienne oligarchie militaire, dont le Premier ministre Rainilaiarivony[16]. Du côté des entreprises coloniales, même tableau : quand le pouvoir ne les soutient pas à bout de bras, par exemple en faisant pression sur les paysans pour qu’ils cultivent certains produits exportables, elles abusent sans complexe des modèles prédateurs hérités de l’époque précédente. C’est le cas notamment dans le domaine forestier, où les concessionnaires reprennent les méthodes relevant du brigandage qu’avaient utilisé avant eux les protégés de la royauté. Cette « économie de la délinquance se soldera par la destruction des forêts de l’Est[17]. Mise en valeur, assurément.

Et pourquoi ne feriez-vous pas de commerce ?

Dans cette belle colonie gagnée en sous-main par la fièvre du profit géant et de la réussite vaille que vaille, les gros acteurs paradent à la cour du souverain, le Gouverneur général, tandis que les autres s’entredévorent comme du temps de l’industrie guerrière ranavalienne, selon une véritable pyramide de pratiques usuraires[18]. Quant aux plus petits de ces chevaliers de la civilisation, ils s’endettent jusqu’au cou et s’exposent à la banqueroute pour mener grande vie et sacrifier au paraître – réclamant toujours et encore de l’aide financière du pouvoir central, cette mère nourricière. Mais leur situation, dans beaucoup de cas, « ne peut s’assainir en raison de la poursuite, jusqu’à la dernière extrémité, d’une consommation ostentatoire dont le symbole est la voiture, et qui comprend la construction de maisons, le champagne, les voyages ».
De fait, la connivence entre colons rentiers-spéculateurs et pouvoir central est si forte que les acteurs chevauchent souvent sans états d’âme la ligne de partage entre public et privé. En témoigne le phénomène des fonctionnaires-planteurs, jugé « assez typique de Madagascar » : chefs de province concessionnaires utilisant des prête-noms, administrateurs actionnaires de sociétés commerciales, ingénieurs des travaux publics ou d’agriculture gérant des plantations ou s’essayant à la spéculation[19]. Sans oublier les aventuriers sans peur et sans reproche, dont certains, comme l’ancien militaire Maurice Chot, s’adonnent avec succès à des campagnes médiatiques injurieuses, des trahisons et des intrigues incessantes pour tracer une carrière bicéphale (employé de la Lyonnaise, puis chef des contributions indirectes, etc…) et faire avancer leurs intérêts[20] – voilà qui n’est pas sans rappeler certains profils politico-administratifs malgaches contemporains. De fait, l’osmose entre fonction publique et secteur privé deviendra à terme « quasi-institutionnelle » et parfois une condition de survie du système[21].
Ainsi fleurissait le rêve colonial, sur ce terreau indigène si fertile. Pourquoi, disait Rainilaiarivony, ne feriez-vous pas de commerce ?
Maintenant, la colonisation ne fut certes pas que privilèges et prédation – bien qu’elle ait été, par bien des côtés, une vaste mystification. La scolarisation des indigènes, malgré les politiques dites d’assimilation, permit l’éveil d’une conscience nationale, ferment des luttes pour l’indépendance. La fin des groupes statutaires, et surtout le rééquilibrage opéré par les Français en faveur des régions côtières victimes de l’hégémonie merina, jetèrent les bases d’une société plus intégrée – à défaut d’être plus inclusive. Même sur le plan économique, la France mit en place après la Deuxième guerre mondiale des dispositifs (Fides, etc…) qui profitèrent un peu au monde rural. Mais tout cela sembla, au final, d’aussi peu d’effet que de panser quelqu’un après l’avoir blessé, de le cajoler après l’avoir violenté.
De sorte que quand la parenthèse coloniale se ferma en 1960, après une insurrection populaire réprimée dans le sang en 1947 et d’autres péripéties, le soulagement se mêlait à l’affliction. Le moment fut doux-amer, comme une conjugaison de miel et d’aloès.
Andry Andraina a exprimé l’amertume des plus pauvres dans la dernière phrase de son roman, prononcée par le héros, un fils de charretier :

Raha ny omaly ihany moa no androany,
tsy misy lalana azoko iombàna afa-tsy ny efa niombàn’i Dada[22].

Si aujourd’hui n’est que la même chose qu’hier,
je ne peux emprunter d’autre route que celui qu’emprunta mon père.

Un vent de changement se levait malgré tout, mais quel changement ? Réponse au prochain épisode sous les soleils des Indépendances.


[1] Portrait : George Grantham Bain Collection (Library of Congress) [Public domain], via Wikimedia Commons
[2] Andry Andraina, « Mitaraina ny tany », Librairie mixte, Antananarivo, p. 36-39.
[3] Le décret du 9 mars 1902 organisant l’administration des communautés villageoises reprenait largement le code royal de 1881 édicté sous Rainilaiarivony, en « territorialisant » le fokonolona. Voir Georges Condominas, « Fokon’olona et collectivités rurales en Imerina », ORSTOM, Paris, réédition corrigée, 1991, pp. 104-113.
[4] Jean Fremigacci, « État, économie et société coloniale à Madagascar. Fin XIXème siècle-1940 ». Karthala, Paris, 2014.
[5] Rois ou chefs traditionnels.
[6] Fremigacci, op. cit., p. 58.
[7] Ibid., p. 43
[8] Ibid., p. 47.
[9] Ibid., p. 47-53
[10] Pour le travail forcé voir J. Fremigacci, op. cit., p 147-207, en particulier la conclusion p. 206-207. Pour l’impôt moralisateur, voir l’article de Guy Jacob donné à http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1987_num_74_277_2617
[11] Pierre Boiteau, « Contribution à l’histoire de la nation malgache », Éditions sociales, 1982, p. 264. Voir aussi J. Fremigacci, op. cit., p. 22
[12] Boiteau, op. cit., p. 342.
[13] Andry Andraina, op. cit, p. 142-163.
[14] Boiteau, op. cit., p. 233.
[15] Fremigacci, op.cit., p. 392-404.
[16] Ibid., p. 450-451.
[17] Ibid., p. 331-333. Même le tavy, la culture sur brûlis traditionnelle, fut récupéré par les colons.
[18] Ibid., p. 541-542.
[19] Ibid., p. 537-538.
[20] Ibid., p. 578-579.
[21] Ibid., p. 582-583.
[22] Andry Andraina, op. cit., p. 218.

mercredi 18 octobre 2017

Les chevaliers du renouveau, ou la longue histoire d’amour entre l’État et l’argent en six épisodes.
En 1829, lorsque les missionnaires anglais demandèrent à la reine Ranavalona I l’autorisation d’enseigner l’hébreu et le grec dans leurs écoles, voici ce qu’elle leur répondit :
« En ce qui est de l’hébreu et du grec, qui sont langues de mort et qu’on ne parle plus, je n’en veux pas ; mais révélez-moi quelque chose qui soit réellement profitable au pays comme à l’État ! Ainsi, je vous le demande : savez-vous enseigner la fabrication du savon ? [1] »
Ainsi, l’industrie du savon à Madagascar doit sans doute historiquement son existence à cette reine, qui fut longtemps indûment vilipendée pour son soi-disant manque d’intelligence et sa cruauté. Les entrepreneurs malgaches modernes qui ont fait fortune dans la savonnerie devraient, à tout le moins, mettre son buste au fronton de leurs usines et honorer régulièrement sa mémoire – mais pas dans une église, de préférence, car elle était fort allergique aux choses chrétiennes.
En vérité, il n’y a pas que le savon.
Ranavalona I fut, à bien des égards, la patronne de toute l’industrie malgache. C’est sous sa férule notamment que le Français Jean Laborde édifia à partir de 1837 la ville manufacturière de Mantasoa. Il y fabriqua canons, fusils, sabres et sagaies, poudre, teintures, potasses, savons, verreries, faïences, tuiles et paratonnerres. Dans le domaine alimentaire, Mantasoa produisit du sucre, des fromages, des jambons salés et divers apéritifs.
Le seul petit problème, pour notre amour-propre de Malgaches, c’est que cette « industrie nationale » était tributaire des initiatives de Laborde et visait en grande partie à satisfaire les besoins et envies de la Reine et de sa famille. À agrémenter notamment les fêtes fastueuses qui se donnaient au Palais qu’il vente ou qu’il pleuve. Ainsi, l’État dans son acception la plus étriquée – les dirigeants et leurs proches – tint une place prépondérante dès le départ dans cette belle histoire entrepreneuriale, de même que les intérêts étrangers.
En passant, si Mantasoa fut l’exemple le plus célèbre de ces « partenariats » industriels entre l’État et le privé, il ne fut pas le premier. Ranavalona elle-même, reprenant à son compte des initiatives prises par son défunt époux Radama I, avait été associée dès 1829 aux entreprises de production d’alcool des Français de Lastelle et de Rontaunay, qui lui reversaient la moitié des bénéfices[2].
Parlant de Malgaches et d’étrangers, d’ailleurs : qui tira le plus de profits des alliances ? Quelques chiffres : le Trésor public malgache atteignait environ 500.000 piastres sous Ranavalona I, selon les historiens[3]. Mais la fortune accumulée par Napoléon de Lastelle s’élevait au faîte de sa carrière à 2,3 millions de piastres. Il faut ajouter à cela celles de ses compères Lambert, de Rontaunay, Lambros Nicolos, etc.
Ranavalona assura à ses amis vazaha des conditions de travail idéales : mise à disposition d’une main d’œuvre gratuite et indéfiniment renouvelable d’esclaves et de corvéables, dont 20.000 pour le seul Laborde, accès aux ressources naturelles jugées nécessaires, protection de l’armée, exonérations de toutes sortes… En échange, ceux-ci satisfirent tous ses appétits et toutes ses ambitions : résidences, palais, cadeaux somptueux, etc. Le coût humain de ce renouveau malgache fut très élevé : des dizaines de milliers de personnes périrent sur les chantiers de Laborde, dont un nombre important pendant la construction du majestueux rova de Manjakamiadana.
Tout de même, s’interrogera-t-on, l’ouverture du royaume au monde extérieur au 19ème siècle, et sa « modernisation », favorisèrent-ils la montée en puissance de nouveaux entrepreneurs malgaches ? Bien malgaches ? Oui, certes.

Épisode 1 : Le grand bazar des Officiers du Palais
Le roi merina Andrianampoinimerina, était, rappelons-le, un gros commerçant d’esclaves[4], de même que ses principaux lieutenants. Son fils et successeur Radama I, un conquérant infatigable et sans pitié, étendit sa souveraineté aux deux tiers de l’île en moins de dix ans grâce à une armée moderne créée avec l’appui technique des Anglais. Premier chef à se voir reconnaître le titre de roi de Madagascar, il procéda à des réformes et mit en place un réseau provincial de garnisons placées sous le contrôle de gouverneurs andriana appelés Maroseranina. Ces postes militaires étaient en même temps des entreprises agricoles et commerciales qui avaient la haute main sur l’économie locale – et permirent à certains gouverneurs de s’enrichir grandement.
Les Maroseranina firent des émules. Les plus actifs d’entre eux furent les descendants de certains conseillers d’Andrianampoinimerina, qui devinrent les éminences grises des monarques du Royaume de Madagascar et accaparèrent peu à peu les postes les plus élevés de l’armée – et le pouvoir.
Le Premier ministre Rainilaiarivony, le plus prestigieux homme d’État malgache de la seconde moitié du 19ème siècle, s’étonnait un jour, dit-on, que l’explorateur Alfred Grandidier, « qu’on dit être riche et avoir une haute position en France, ne fasse pas de commerce[5] ». Lui-même, prenant exemple sur son père Rainiharo, un ancien officier du gouverneur de Majunga devenu favori de Ranavalona et son premier Premier ministre, usait de ses prérogatives pour se bâtir une position économique très confortable. Rainilaiarivony, qui épousa deux reines et exerça un pouvoir sans partage de 1864 à 1895, était à la veille de la colonisation l’un des hommes les plus riches de Madagascar[6].
Il serait instructif de savoir ce que Grandidier répondit à la question qu’on lui posait : pourquoi, en effet, ne faisait-il pas de commerce ?
Parce qu’en vérité, la mainmise des principaux responsables de l’État sur les profits mercantiles au 19ème siècle, si elle suscitait certes des mécontents parmi ceux qu’elle touchait, ne scandalisait vraiment que quelques étrangers. Parmi ces derniers, elle inquiéta par exemple les pères jésuites de la mission catholique française, venus tardivement dans l’île et peu habitués aux trains de vie tapageurs. Mais elle fut largement passée sous silence par les pasteurs de la London Missionary Society (LMS)[7], qui du fait de leur plus longue expérience du pays avaient peut-être mieux compris l’absence structurelle de frontière rigide entre intérêts privés des dirigeants et domaine public, et entre caisses de l’État et cagnottes des dignitaires.
Pour autant, on ne saurait s’arrêter à ce constat. Certains aspects de ce « chevauchement », et surtout la dimension que prirent les pratiques « historiques » à partir du règne de Ranavalona, ont quelque importance pour les périodes ultérieures.


Une industrie guerrière

L’activité principale, la plus lucrative, était le commerce de traite : exportation de bœufs, de riz et de diverses matières brutes du pays, importation de produits manufacturés étrangers. Elle fit l’objet de mesures gouvernementales qui en réservait le monopole à un noyau d’individus, constitué des chefs de l’armée susmentionnés et de membres de la haute aristocratie andriana[8]. Le taux de profit mercantile pouvait atteindre, selon P. Boiteau, 1000% pour les Malgaches contre 5000% pour les partenaires européens. Sur ce circuit se greffera, surtout à partir de 1861, avec les mesures de libéralisation de Radama II, un réseau de boutiques contrôlé par des étrangers (Réunionnais, Indiens, Chinois, Grecs, etc…) dont la taille croîtra exponentiellement grâce en particulier à un produit phare, l’alcool. Ce réseau deviendra un rouage essentiel de l’économie de traite.
Mais les grands officiers disposaient, sous Ranavalona, d’atouts décisifs que n’avaient pas leurs concurrents. Le plus patent de ces avantages, qui leur donnait accès à des ressources immenses, tenait à leur métier : la guerre[9]. Chaque expédition militaire était une occasion de pillages à grande échelle et d’approvisionnement en bœufs et en esclaves – les captifs, des femmes et des enfants car les hommes étaient tués systématiquement. Les zébus et autres biens exportables étaient acheminés vers les ports, tandis que les esclaves étaient transférés en Imerina pour être mis à la tâche dans les rizières, les mines et les pâturages avec les corvéables – lesquels étaient détournés couramment de leur fonction qui était de servir la Reine. La troupe n’étant pas rémunérée et tenue d’assurer sa propre subsistance, l’armée elle-même était source de profits : les officiers supérieurs contrôlaient les réserves de vivres et n’ouvraient les paniers et ballots qu’en exigeant le prix fort ou en faisant crédit à des taux usuraires. Beaucoup de soldats tombés à court de provisions se ruinaient ainsi et finissaient par être dépouillés de leurs rizières et réduits en esclavage pour dettes[10]. Quand la campagne était fructueuse, et elle l’était souvent, la longue caravane d’esclaves et de porteurs qui s’en revenait ressemblait à « vraie ville ambulante pourvue de tous les corps de métier, un immense bazar[11]… »
Dans l’ombre des puissants, grands officiers, tompomenakely[12] et autres andriambaventy[13], qui écrasaient et exploitaient à qui mieux mieux les populations paysannes, s’activaient des personnages tampons aux attributions floues mais aux pouvoirs redoutables, acteurs clés de cette compétition sauvage. Parmi eux, les deka, aides-de-camp des officiers supérieurs. Chargés notamment du contrôle et des transactions – collecte de biens, tractations sur les prix, surveillance des longues caravanes d’esclaves et de porteurs, vente sur les marchés ou aux ports, etc… –, ces hommes de terrain se rémunéraient sur la bête et les moins scrupuleux d’entre eux pouvaient s’enrichir jusqu’à devenir eux-mêmes des puissants[14]. Le pouvoir des grands officiers se mesurait au nombre de leurs deka[15], qui sécurisaient leurs ressources financières et renforçaient leur envergure politique[16]. Plus tard vinrent se jeter dans la mêlée d’autres auxiliaires, comme les sakaizambohitra, anciens militaires déployés dans les villages par Rainilaiarivony pour renforcer l’administration et affaiblir les potentats locaux, mais qui au final se révélèrent aussi féroces que ces derniers[17]. Ces acteurs de second plan de l’époque monarchique, par leur ubiquité et leur zèle, ne sont pas sans nous être familiers.


Des consommateurs captifs

Dans cette organisation pyramidale où les grands mangeaient les petits, et les petits les plus petits, certains individus ont retenu l’attention des commentateurs en raison de leur stature et de leur sens développé des affaires. C’est le cas de Rainimaharavo[18], un cousin et rival de Rainilaiarivony qui fut ministre des Affaires étrangères et l’un des personnages les plus influents de son temps. Le père Laffont, un Jésuite, nous raconte que sa vaste demeure, qui ressemblait à un temple protestant, comportait en son milieu un grand salon dont les deux bouts donnaient sur « des magasins renfermant beaucoup de marchandises et beaucoup de toiles[19] ». Outre le commerce légal, Rainimaharavo protégeait, lit-on ailleurs, des réseaux de contrebande et faisait venir des esclaves africains Masombika à Madagascar malgré une interdiction gouvernementale[20]. Enfin, en tant que gros importateur de friperies, il fut l’un des premiers bénéficiaires et peut-être même l’un des initiateurs d’un décret qui, au lendemain de la conversion de Ranavalona II au protestantisme en 1869, imposa le port de vêtements européens à tous les sujets qui assistaient à l’office du dimanche – lesquels sujets étaient parfois conduits à coups de bâton à l’église[21], d’où l’expression malgache fanompoam-pivavahava (corvée de la prière). Rainimaharavo disposait en 1876 de 1.200 deka.
C’est à Rainimaharavo et ses pairs que nous devons ces parades vestimentaires et autres étalages de luxe si typiques des temples de la haute ville tananarivienne – et cet endimanchement parfois poignant des pauvres dans les paroisses des quartiers populaires. Rainimaharavo fut le plus représentatif de ces dignitaires qui stimulaient à leur avantage l’engouement réel ou imposé pour les produits importés d’Europe, dont les habits et les parures, mais aussi les articles ménagers et tout ce qui renvoyait à un mode de vie vazaha. Cette « consommation ostentatoire », qui a connu chez les citadins une forte accélération à l’époque de Radama I et n’a connu aucun fléchissement jusqu’à ce jour[22], était un rouage essentiel de la machine à bénéfices, au même titre que la réquisition des ressources naturelles aux fins d’exportation.  Par le style et la manière, et la vision toute avant-gardiste, Rainimaharavo fut peut-être l’ancêtre légitime hélas tombé dans l’oubli de nombre de nos grands « opérateurs économiques » d’aujourd’hui.
D’ailleurs, les pratiques décrites ci-dessus n’épuisaient pas l’imagination et l’ingéniosité des grands officiers. Gros propriétaires d’esclaves, ils utilisèrent, par exemple, cette main d’œuvre dans les activités très lucratives de portage entre Tananarive et Tamatave – en plein essor grâce à l’afflux d’étrangers à partir de 1861. Rentiers dans l’âme, ils fournirent aussi des ouvriers qualifiés (charpentiers, cuisiniers, peintres, brodeuses, etc…) aux pasteurs étrangers lorsque la LMS se mit en tête, avec ses considérables ressources financières, non seulement de sauver les âmes mais de promouvoir elle aussi un mode de vie « civilisé » – faute de pouvoir enseigner l’hébreu et le grec : maisons aujourd’hui appelées trano gasy (maison malgache) dont le modèle fut élaboré par Cameron en 1868, avec tous les mobiliers et équipements associés, nourritures et liqueurs plus conformes aux goûts européens, vêtements de l’ère victorienne, etc…[23]
Qu’advint-il de tout cela après la conquête de l’île par la France en 1895 ? Cela, il va falloir le demander à Galliéni, au prochain épisode.





[1] Bakoly Domenichini-Ramiaramanana, Ranavalona I et les hain-teny, In : Annales de l’Université de Madagascar, Série de Lettres et Sciences Humaines, Antananarivo, 1968, n. 9, pp. 111-45
[2] Pierre Boiteau, Contribution à l’histoire de la nation malgache, Éditions Sociales, 1958, p. 111
[3] Solofo Randrianja et Stephen Ellis, Madagascar : A Short History, University of Chicago Press, 2009, p. 129.
[4] Le commerce d’esclaves fut une importance source de richesse et de puissance pour les rois malgaches, notamment sakalava et  merina, voir Randrianja et Ellis, ibid., p. 99-121
[5] Cité dans Françoise Raison-Jourde, Bible et pouvoir à Madagascar au 19ème siècle, Karthala, 1991, p. 658.
[6]Rainilaiarivony fut notamment l’associé de la firme mauricienne R. Bremon, Docenthe and Co., spécialisée dans le transport maritime et l’importation à Maurice de riz et de bœuf. Il possédait pour moitié, avec cette société, le navire « Phantom » qui transportait 200 bœufs à chaque voyage. Il se livra à d’importantes opérations sur les minerais de cuivre et sur les caoutchoucs. En 1869, il s’associa à un Anglais, Aitken, pour exploiter une sucrerie sur la côte est. Enfin, en 1872, il passa contrat avec Wilson et Commelin pour la location d’un domaine de 500 hectares, situé près de Mahanoro. Pierre Boiteau, op. cit., condense p. 150 ces informations tirées de l’ouvrage de Chapus et Mondain sur Rainlaiarivony paru en 1953.
[7]Raison-Jourde, op. cit., p.657-658.
[8] Voir par exemple Boiteau, op. cit., p. 113-114.
[9] Une description précise et ramassée de cette « industrie guerrière » (et de ses soubassements politiques), brièvement reprise ici, est donnée dans Raison-Jourde, op. cit., p. 156-159.
[10] Sous Ranavalona, tout emprunteur n’ayant pas soldé sa dette et les intérêts à l’échéance devait payer le double de la somme prêtée. En cas d’insolvabilité avérée, le débiteur payait de sa personne.
[11] Raison-Jourde, ibid., p.657.
[12] Sorte de seigneur régnant en maître presque absolu sur son domaine appelé menakely.
[13] Grands juges représentant le pouvoir central et chargés d’administrer la justice.
[14] Un exemple intéressant en est donné par Boiteau, op., cit., p. 117.
[15] Les officiers de rang modeste avaient initialement une dizaine de deka, les généraux quelques centaines. Rainiharo en eut 800. Ces chiffres explosèrent en quelques années. Rainilaiarivony compta 10.000 deka.
[16] Souvent étroitement impliqués dans les intrigues de leurs maîtres, les deka étaient les premiers à être arrêtés quand un complot était mis au jour, comme en témoigne la déroute du prince Ramboasalama face à son rival Rakotondradama à la mort de Ranavalona.
[17] Georges Condominas, « Fokon’olona et collectivités rurales en Imerina », ORSTOM, Paris, réédition corrigée, 1991, p. 81-84
[18] Portrait en haut de page tiré d’une gravure de W. Ellis dans Madagascar Revisited.
[19] Raison-Jourde, op. cit., p. 657.
[20] Ignace Rakoto et Sylvain Urfer, Esclavage et libération à Madagascar, Karthala, 2014, p. 29.
[21] Boiteau, op. cit., p. 166-167.
[22] Voir à ce sujet l’essai intitulé Marottes nobiliaires et résurgences historiques.
[23] Voir Raison-Jourde, op. cit., p. 660-666. À l’époque on ne parlait pas encore d’« aide au développement »…