vendredi 9 mars 2018

Les chevaliers du renouveau. Épisode 4 : La cohue révolutionnaire de Ratsiraka

Les chevaliers du renouveau. Épisode 4 : La cohue révolutionnaire de Ratsiraka.
Dans les années 80, les écoliers malgaches réalisaient des mouvements d’ensemble aux teintes vives et d’une très grande beauté, baptisés « Mitabe », les élèves de terminale des lycées publics lisaient Frantz Fanon, les ménagères faisaient la queue devant les magasins de produits de première nécessité, et le groupe de folk Mahaleo chantait :


Rahoviana no hitranga
Asa angamba atsy ho atsy
No ho tonga Bemolanga
Dia isika tsy ho lany vatsy

Quand donc viendra le jour béni ?
Peut-être bientôt et d’ici peu
Bemolanga portera ses fruits
Et nous ne serons plus des nécessiteux


Symbole de la nouvelle aube économique promise et claironnée par l’État, l’exploitation du gisement d’huile lourde de Bemolanga, l’un des plus grands au monde, se faisait attendre. De fait, les déboires sans fin du projet, tourné en dérision par Mahaleo, traduisaient la débâcle tous azimuts que connaissait, chaque jour de façon plus criante, le pays. Beaucoup d’autres Bemolanga orneront le grand panier des chimères et des vœux pieux sur la période… À qui la faute ?

Sur l’estrade politique, l’assassinat de Ratsimandrava avait débouché, après force intrigues et compromis, sur la mise en place d’une Deuxième République placée sous le signe du socialisme révolutionnaire. Au volant de ce « taxi-brousse » peinturluré de rouge se trouve un flamboyant officier de marine qui s’était distingué sous Ramanantsoa, en tant que ministre des Affaires étrangères, par son discours maximaliste et sa capacité manœuvrière : Didier Ratsiraka[1].

Dès décembre 1975, une gouvernance très centralisée mâtinée de mauvais théâtre succède à l’autoritarisme du PSD et au « commandement » colonial, avec lesquels elle partage l’idée maîtresse que le peuple arriéré doit être guidé malgré lui et à coups de bâton s’il le faut vers le bonheur – qui ici sera baptisé le « paradis socialiste ».  Ratsimandrava avait voulu donner aux fokonolona le pouvoir de prendre en main leur propre développement. Ratsiraka, plus à l’aise dans les salons mondains que dans la gadoue des rizières, jugea au contraire qu’on ne pouvait faire confiance à ces « petits gamins[2] ». Il leur colla donc l’armée sur le dos pour leur enseigner l’art d’être autonomes et responsables. La révolution « par le haut » était en marche, tonitruante et haute en couleurs.

Car né en pleine montée de l’audiovisuel, jamais dans l’histoire du pays un pouvoir se donna autant à voir et à entendre, dans une mise en scène cacophonique et quotidienne du teny midina[3] sous toutes ses formes : sermonneur, harangueur, édifiant, menaçant, mortifiant, paternel, culpabilisant, etc… Tsy maintsy mandresy ny tolom-piavotana ! La révolution vaincra ! Hélas, cette « démocratie véritable » sombrera rapidement dans la confusion sociale sous l’effet de l’hébétude idéologique et d’une paranoïa collective entretenue en haut lieu, placée sous la bannière de la « défense de la Révolution ».

Quels furent les effets de ce volontarisme messianique sur le front de l’économie ?


Le credo des nouveaux paladins

Au programme figuraient deux stratégies pilotes : les nationalisations et, à partir de 1978, les « investissements à outrance ». D’abord, il fallait boucler la mainmise de l’État sur l’appareil économique : on étatisa donc 100% des banques, des assurances, de l’électricité et l’eau, les trois quarts des exportations et 60% des importations – en partie grâce à la nationalisation de la Marseillaise –, le tiers de l’industrie et 14% des transports maritimes[4]. Une kyrielle de postes clés fut ainsi distribuée, donnant une belle occasion de se rattraper aux membres de l’élite méritocratique qui avaient raté le train de la « malgachisation » sous Ramanantsoa. Mais la révolution se devant d’être plus ambitieuse encore, l’on mit aussi l’industrie lourde, les mines et les hydrocarbures sous la tutelle d’un Office militaire national des industries stratégiques (Omnis). Enfin, pour enclencher un miracle industriel digne de cette ère nouvelle, l’on emprunta à tour de bras à l’extérieur pour financer un ambitieux programme d’investissements[5].

Tout cela s’effectuait, une nouvelle fois, derrière les hautes murailles de l’État omnipotent. Les occasions de profiter à pleines mains de la rente étatique[6] furent trop belles, l’afflux massif d’argent trop alléchant. Le ton était donné par le Président lui-même, d’ailleurs : nous sommes la crème de la crème, nous avons fait Navale et l’École de guerre, Centrale ou Polytechnique, et notre mission est de penser pour le peuple, d’agir au nom du « petit gamin ». Antsika ny sehatra ! Ainsi adoubés, ces chevaliers du socialisme conquérant – technocrates enclins à tirer des plans sur la comète, oligarques embusqués sous l’ombrelle présidentielle, roitelets devenus zélateurs de la nouvelle orthodoxie politique, etc… – donnèrent le meilleur d’eux-mêmes. Les errements survinrent au grand galop et Ratsiraka dut, dès 1977, limoger son propre beau-frère, le lieutenant-colonel Patureau, patron de l’Omnis, pour un gros trou dans la comptabilité[7].

La palette de réjouissances était riche et colorée : renvois d’ascenseurs politiques, pots-de-vin, détournements, placements de proches, etc… Parmi les cas emblématiques de la période figure la SIRAMA, fleuron de l’industrie sucrière fraîchement nationalisée, qui fit l’objet d’un pillage en règle de la trésorerie et des stocks – le plus gros détournement de stocks étant concomitant à la mort du directeur général, survenue dans des circonstances mystérieuses[8].  Côté investissements à outrance, la création de l’usine d’engrais ZEREN donna lieu à des importations de devises dont la somme dépassait de plusieurs dizaines de millions de dollars le montant officiel de l’investissement, sans que l’on sût le comment et le pourquoi de la différence[9]. Outrance, en effet. Les débordements de cette époque sont restés dans les mémoires comme les signes d’un véritable take off de la culture moderne de rapine et de corruption à Madagascar. Au plus fort de la curée, dans ce Far West à la malgache, c’est un train de marchandises tout entier qui disparut un jour sur la ligne Tananarive-Tamatave[10].

Le taxi-brousse, lui, fonça dans un ravin.


La charrette du Chef d’État-Major

Car en raison des emprunts à outrance, le déficit des finances publiques fut multiplié par 10 et la dette extérieure atteignit 1,5 milliard de dollars en 1982, soit 50% du PNB[11]. Sur le terrain, l’ampleur du désastre fut illustrée par les carcasses d’« éléphants blancs », ces usines conçues dans la démesure ou au mépris de toute logique économique, qui vivotèrent ou jamais ne fonctionnèrent. La ZEREN fut vendue plus tard pour moins d’un cinquième de la valeur investie, puis laissée à son triste sort par les repreneurs, et à défaut d’engrais, devint au fil des ans une menace pour la santé publique et l’environnement. La sortie de route du taxi-brousse, plus généralement, fut ressentie violemment par la population. Déjà affligé par les pénuries, le marché noir et les flambées de prix – fruits du dirigisme révolutionnaire et des spéculations connexes –, l’homme du commun fut, à partir de 1981, astreint à un régime draconien, quand le pays passa sous les fourches caudines du FMI et de la Banque mondiale. Entre 1980 et 1988, les salaires réels des fonctionnaires chutèrent de 56% et les salaires réels agricoles et urbains baissèrent de 22%. La débâcle engendra en outre une grave crise sanitaire, qui se traduisit par un recul de l’espérance de vie à la naissance des Malgaches, de 13 ans pour les hommes et de 8 ans pour les femmes[12] . Après la fête, il fallait bien que quelqu’un paie la facture.

Mais si le « petit gamin » ressortit ainsi meurtri et paupérisé du triple tonneau socialiste (démocratie véritable, nationalisations et investissements à outrance), les pilotes et leurs aides, eux, se tirèrent admirablement bien du plongeon – et certains firent même discrètement fortune en liquidant l’épave, quand vint le temps des privatisations[13] .  De fait, toute l’aventure, avec son déploiement formidable de discours, de savoirs, de savoir-faire et de faire-savoir – pour emprunter au jargon ratsirakien – eut pour seul effet de creuser les inégalités sociales dans des proportions tout aussi formidables. Un flux épais d’argent plus ou moins sale se donnait à voir, chaque jour davantage, dans la prolifération de demeures outrancières, voitures coûteuses et 4x4 rutilants.

L image que je retiens, personnellement, de ce règne, est celle d’une voiture flambant neuve se frayant un chemin parmi les charrettes et la foule de mal vêtus à Isotry. Une berline de marque BMW, symbole bourgeois s’il en est, peinte aux couleurs de l’armée et arborant la plaque « Chef d’État-Major ». J’ignore ce qui avait motivé ce militaire[14] dans son choix inhabituel de voiture de fonction : peut-être s’était-il senti diminué dans sa vieille Lada face au train de vie des ministres et directeurs d’entreprises publiques ; peut-être le luxe d’un tel véhicule était-il le plus susceptible, à ses yeux, de souligner le hasina[15] de sa fonction. Surenchère, « tradition », ou surenchère dans la « tradition » ?

Le tableau renvoyait, en tout cas, avec le recul, à la posture militaro-seigneuriale de l’époque Rainilaiarivony, quand les grands officiers en tenue d’apparat traversaient les places publiques sous les regards apeurés de la population. Ou encore, à celle, similaire, de leurs successeurs, les Gouverneurs Généraux français en uniforme et casque blanc, passant en revue dans leurs autos la masse indigène silencieuse.


Épilogue : rahoviana ?

Nous étions à la fin des années 80, le mur de Berlin commençait à se fissurer sérieusement et une chose informe appelée Internet naissait quelque part – sans qu’on y prête encore grande attention. À Madagascar, le vent de libéralisation profitait à un minuscule noyau d’entrepreneurs. L’homme du commun désapprenait à ânonner des slogans révolutionnaires.  Les Mahaleo, eux, continuaient de chanter :


Efa taona firifiry
No nantenaina hitondra soa
Ahi-dratsy no naniry
Ny tany maina avokoa

Depuis combien d’années dis-donc
Espérons-nous une bonne moisson
Seules les mauvaises herbes ont poussé
Et la terre finit de s’assécher



[1] Voir l’essai intitulé Les cabaleurs, ou les joies de l’ère Ratsiraka.
[2] C. Lavrard-Meyer, Didier Ratsiraka.Transition démocratique et pauvreté à Madagascar, Karthala, 2015, p. 180.
[3] La parole venue d’en-haut.
[4] M. Razafindrakoto, F. Roubaud, J.-M. Wachsberger, L’énigme et le paradoxe. Économie politique de Madagascar, IRD Éditions, 2017, p. 74.
[5] Inspiré, comme dans d’autres pays du Tiers-Monde, de l’industrialisation à marche forcée menée par Staline en Union Soviétique à partir de 1928 après l’essoufflement de la Nouvelle politique économique.
[6] D. Galibert, Les gens du pouvoir à Madagascar. État postcolonial, légitimité et territoire (1956-2002), Karthala, 2011, p. 80-81
[7] Lavrard-Meyer, op. cit., p. 222.
[8] Galibert, op. cit., p. 88-89.
[9] Ibid., p. 90-91
[10] S. Randrianja et S, Ellis, Madagascar. A short History, University of Chicago Press, 2009, p. 195.
[11] Le pouvoir révolutionnaire avait lancé son programme en pleine récession mondiale, dans un contexte d’envolée des prix du pétrole, d’effondrement des cours des matières premières agricoles et de hausse des taux d’intérêt. Voir Lavrard-Meyer, op. cit., p. 316-317.
[12] Razafindrakoto, op. cit., p. 76.
[13] Galibert, op. cit., p. 82-83
[14] Le Chef d’État-Major de l’époque était, je crois, le Général Mounibou Ismael.
[15] Concept fondamental malgache dont la définition la moins mauvaise est peut-être celle de dignité ou vertu intrinsèque.

jeudi 15 février 2018

Les chevaliers du renouveau. Épisode 3 : Surprise-partie sous le soleil des Indépendances


Les chevaliers du renouveau. Épisode 3 : Surprise-partie sous le soleil des Indépendances[1]
Nous sommes au début des années 60, la France s’est officiellement désengagée du pouvoir. Les Surfs entament une belle carrière internationale avec des tubes comme « À présent tu peux t’en aller » et le Français Jacques Dalès chante « Au pays du riz » aux côtés du groupe traditionnel Ny Antsaly. Madagascar fait son retour sur la scène mondiale en tant qu’État indépendant. Même les poètes se laissent porter par la vague d’enthousiasme suscitée par la liberté retrouvée. Régis Rajemisa Raolison écrit ainsi :

Indro tamy ny maraina ka ny tara-bolamena
Nampamelana ny vony teny an-tendrom-pikasana
No nanoritra ny teny hoe : « FAHALEOVANTENA »[2]

Voici venir le matin où ce sont les reflets d’or
Qui ont fait éclore les fleurs au pic des desseins
Qui soulignent le mot : « INDÉPENDANCE »

Mais sur le terrain, c’est un autre refrain qui se fait joue. Le haut fonctionnaire en tournée dans les années soixante a peu à envier à ses prédécesseurs de l’époque coloniale. Reçu dans les localités avec faste, il est comblé de cadeaux : poules, canards, chèvres, corbeilles de riz. Copie fidèle du chef de canton décrit par Andry Andraina dans son roman « Mitaraina ny tany », Il épie lui aussi dans la foule la jeune femme qu’il exigera d’avoir pour la nuit[3]. Et fait disparaître dans ses poches subventions et crédits. « Avant, nous étions une colonie française, maintenant nous sommes une colonie de fonctionnaires malgaches », dira le leader nationaliste Monja Jaona, parlant de son Sud natal[4]. Né d’une volonté de l’ancienne métropole d’assurer une transition sans remous tout en préservant son influence, l’État-PSD de la Première république garde des traits majeurs de l’État colonial, dont une structure privilégiant le « commandement » et une identique fixation sur l’impôt. Qu’est-ce qui a changé, alors ?

L’ombre des Vazaha

Dès avant l’indépendance, la masse avait acquis une « voix », à la faveur d’abord de votes à des Assemblées françaises (1945 et 1946), puis d’élections au suffrage universel instituées par la Loi-cadre de 1956, soulevant un vent d’espoir. Mais cette même Loi-cadre avait accéléré la montée en puissance d’une nouvelle élite politico-administrative formée sur les bancs de l’école coloniale pure laine ou revue et corrigée (Le Myre de Vilers, Université Charles de Gaulle…), ou à l’étranger avec une prédilection pour la France. Produits souvent d’une véritable « course aux diplômes », ces champions de la jeune démocratie n’étaient pas tous issus du réseau de grands potentats des périodes précédentes : le premier Président de la République, Philibert Tsiranana, par exemple, était instituteur de formation et aimait à se présenter comme un ancien bouvier. Mais la pratique en plein essor de l’entre-soi (clubs de service, groupements d’anciens étudiants, association de natifs, fédérations sportives, comités de gestion de paroisse, cercles d’amitiés diverses entre les peuples…), dans la foulée des sociétés secrètes et autres associations des belles années de la lutte nationaliste, permettait aux individus de s’informer et de s’armer plus efficacement que leurs aînés. Mûris dans le voisinage immédiat des Français, qui vont laisser la place vacante, les membres de cette nouvelle élite « méritocratique » seront les héritiers directs de l’aristocratie coloniale. Ils adapteront les vieilles méthodes et s’essayeront à de nouvelles : réseautage, népotisme, clientélisme, etc… Les plus sages resteront simples hauts fonctionnaires, les plus talentueux manieront la carotte identitaire et le bâton administratif pour accaparer les postes stratégiques et les mandats électifs. L’État, plus que jamais, était le point de convergence de toutes les ambitions.
En face, côté privé, les gros bénéficiaires de l’économie de traite n’avaient pas disparu, loin s’en faut : l’import-export était toujours tenu par la Marseillaise et la Lyonnaise, le demi-gros et le détail par les Indiens.  Une industrie d’import-substitution, notamment dans la savonnerie si chère au cœur de Ranavalona, avait certes vu le jour et était célébrée avec lyrisme. Mais elle suscitait des ricanements en coulisses[5] : évoluant dans un environnement protégé, incapable d’entamer la lourde dépendance vis-à-vis de l’étranger[6] et encore moins de transformer le marché local, elle ne serait jamais que le symbole d’un nationalisme bon marché – comme du temps de Laborde. L’économie de traite restait quasiment seule pourvoyeuse de profits rapides et faramineux, qui avaient avec les privilèges âprement défendus de la nouvelle noblesse étatique des affinités historiques difficiles à effacer. D’ailleurs, la population ne s’y trompait pas : outre les fonctionnaires et les élus, étaient considérés comme faisant partie du fanjakana[7] « les compagnies de commerce, assurances, banques, tous les commerçants un peu riches. Finalement… tous ceux qui sont socialement un peu élevés et parlent français peu ou prou, c’est-à-dire ceux qui ont des relations avec l’administration sans en avoir peur[8]. »
Plus généralement, c’est toute l’économie coloniale érigée par les Français sur les fondations du système militaro-monarchique qui s’offrait déjà, comme dulcinée attendant l’élu de son cœur, aux regards fiévreux des nouveaux chevaliers. Des idylles secrètes naîtront très rapidement, atteignant le sommet de l’État : Tsiranana sera ainsi actionnaire de plusieurs entreprises coloniales et deviendra un grand propriétaire foncier, tandis que certains de ses proches collaborateurs, dont André Resampa, ministre de l’Intérieur, et Jacques Rabemananjara, ministre des Affaires étrangères, poète et ancien leader nationaliste, se bâtiront un solide patrimoine dans les transports, le commerce, l’élevage et l’immobilier[9].

La mallette de tous les dangers

La collusion, devenue en quelques années une relation passionnée, sera dénoncée bruyamment en janvier 1975, dans le prolongement des émeutes du « mai malgache » de 1972 qui provoquèrent la chute de Tsiranana et du régime PSD, et l’arrivée au pouvoir des militaires. Au centre des menaces d’ « ampamoaka » (déballage public) se trouve un homme : Richard Ratsimandrava, ministre de l’Intérieur du général Gabriel Ramanantsoa, le nouveau Chef de l’État. Engagé dans une course à la succession du « vieux », comme on appelait Ramanantsoa, ce jeune colonel de gendarmerie, qui irrite par sa popularité, utilise sa fonction ministérielle pour constituer des dossiers. Parmi ses cibles se trouvent des proches du général – en tête desquels le Directeur général du gouvernement, Rolland Rabetafika – dont on disait qu’ils « mangeaient » à la Marseillaise. La propre femme du chef de l’État est, dit-on, aussi visée, pour un achat immobilier en France présentant des irrégularités.  Ces dossiers étaient d’autant plus sensibles, dans un contexte de lutte contre les ennemis de la « rénovation nationale », que la Marseillaise sentait le souffre : cette firme, la plus activement « coloniale » des vieux mastodontes du commerce de traite, et la plus décriée, avait notamment organisé un gros trafic de contrebande dans la filière girofle et deux de ses cadres venaient d’être condamnés pour fraude fiscale. Dehors, l’homme de la rue chantait encore les louanges de la « vraie indépendance » amenée par les événements de mai 1972 et marquée par l’expulsion des Français. Mais derrière les murs de l’État, c’est un être difforme qui voit le jour, né de l’union de la maraude coloniale et du brigandage monarchique. Comment en était-on arrivé là ?
D’abord, il avait fallu se doter de structures permettant aux Malgaches de prendre les rênes de l’économie, maintenant que les Français partaient : ce sera le rôle des « Sociétés d’intérêt national », dont la plus connue fut la S.I.N.P.A (Société d’intérêt national pour les produits agricoles), qui contrôlait la collecte et la distribution du riz. Mais la prise en main tourna à la foire d’empoigne et les scandales financiers se multiplièrent à un rythme rapide. La S.I.N.P.A, par exemple, servit d’instrument de spéculation, de fraude et d’exploitation des petits producteurs. Scénario similaire à la S.O.N.A.C.O (Société nationale pour le commerce), où les trous dans la comptabilité donnaient le vertige. Outre l’incompétence et la cupidité des dirigeants, ces sociétés furent le théâtre d’affrontements entre factions et groupements d’intérêts, qui se souciaient de l’intérêt national comme de leur dernière chemise[10]. Dans cette compétition, qui s’étendait à toutes les entreprises où l’État détenait une participation voire au-delà, les postes clés s’arrachaient et des réseaux de pompage de richesses se rôdaient et se mettaient en place. Pendant ce temps, la population s’appauvrissait. Et le colonel Ratsimandrava s’agitait, criant, avec quelque raison, au « sabotage économique ».
La suite de l’histoire, on la connaît. D’abord, il n’y eut jamais d’ampamoaka : le vieux général remit les pleins pouvoirs le 5 février 1975 à son bouillant ministre de l’Intérieur, et celui-ci fut abattu par balle(s) le 11 février, moins d’une semaine après sa prise de fonction à la tête de l’État. En vérité, personne ne donnait cher de la peau de Ratsimandrava : peu intégré aux réseaux de la notabilité bien que Saint-Cyrien, outsider dont l’ascension contrariait aussi bien les impératifs de rééquilibrage ethnique que les scénarios de succession élaborés par l’ancienne métropole et la haute bourgeoisie[11], il avait en outre le malheur d’être un descendant d’esclaves résolu à procéder à des réformes à la base, ce qui terrifiait les milieux conservateurs toutes obédiences confondues. Lorsqu’on vint le récupérer dans sa voiture criblée de balles, le 11 février, sa mallette remplie de dossiers, dont il ne se séparait jamais, avait disparu.
Morale de l’histoire ? Dans certains cercles, on n’aime pas les empêcheurs de tourner en rond, surtout quand ils sont descendants d’esclaves – tradition monarchique oblige : on préfère rester « entre-soi ».




[1] Petit clin d’œil en passant au beau livre d’Ahmadou Kourouma, Les soleils des Indépendances, Paris, Seuil, 1970.
[2] Regis Rajemisa Raolison, Indro amy ny maraina, In Kilalaon’afo p. 83-84, cité dans Havatsa notsongaina, Antananarivo, 2012, p. 162.
[3] Françoise Raison-Jourde, Gérard Roy, Paysans, intellectuels et populisme à Madagascar. De Monja Jaona à Ratsimandrava (1960-1975), p. 54-56.
[4] Ibid., p. 55.
[5] Gérard Althabe, Anthropologie politique d’une décolonisation, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 177.
[6] Raison-Jourde, Roy, op. cit., p. 49 : En 1969, les étrangers contrôlaient 90% des moyens de production du secteur moderne, dont 95% du secteur des industries légères et du commerce extérieur. Ils produisaient environ le quart des denrées agricoles exportables.
[7] L’État, l’administration.
[8] Ibid., p. 58, citant un article de Lumière du 27/10/1974.
[9] Robert Archer, Madagascar depuis 1972 : La marche d’une révolution, Paris, L’Harmattan, 1976, p. 86.
[10] Ibid. p. 88-89.
[11] Raison-Jourde, Roy, op. cit., p. 406-407.