samedi 4 août 2018

Les chevaliers du renouveau. Épisode 5 : Les banquets de la démocratie


Les chevaliers du renouveau. Épisode 5 : Les banquets de la démocratie
Il est connu que le meilleur caviar de Russie se dégustait à Madagascar aux soirées privées de l’élite pendant la Révolution socialiste, parfois arrosé de Stolichnaya ou de Moskovskaya, pas seulement en raison de l’influence soviétique car il y avait aussi du foie gras et du très bon champagne de France, mais parce que l’entre-soi jamais et en nulle circonstance ne perd de son lustre et de son attrait – à plus forte raison quand les affaires, malgré la misère générale et peut-être grâce à elle, prospèrent. Quand, après un second mandat mal digéré, un massacre subséquent (août 1991), une transition mouvementée et un changement de constitution (1992), Ratsiraka fut finalement délogé par la voie des urnes en février 1993, ses adversaires pouvaient s’écrier comme Hilaire Belloc à l’occasion de la grande victoire des libéraux aux élections britanniques de 1906 :

Le pouvoir honni, celui qui s’appuie sur les privilèges
Et aime les femmes, le champagne et le bridge,
S’est effondré : la démocratie a retrouvé son trône,
À elle, le bridge, les femmes et le champagne[1].

Si au fondement même du processus démocratique se trouvent l’hypocrisie et la duplicité, comme le suggère l’historien marxisant Eric Hobsbawn[2], si l’écart social et intellectuel entre les élites et la masse est un travers irréductible et que l’abîme qui sépare le discours de la réalité ne peut être comblé, le cas malgache pourrait être exemplaire. Car au grand désespoir de ceux qui croyaient naïvement à une ère nouvelle, le parlementarisme de la Troisième république étala d’emblée au grand jour l’esprit de rentier des élus (débats axés sur les salaires, les voitures de fonction et les per diem dès la première session de l’Assemblée) et leur vénalité (vente au plus offrant dans un contexte de « majorité à géométrie variable »). La liberté de presse et d’opinion fraîchement conquise avait par ailleurs pris un tournant intéressant : des maires, des députés et des ministres avaient créé et/ou racheté à tous de bras des stations FM ou TV et comptaient parmi les tout premiers propriétaires de médias audiovisuels « indépendants ». Profitant du vent de libéralisation, la classe politique enfin démuselée fera ainsi bruyamment entendre la « voix du peuple » – et s’en fera désormais une véritable vocation. Mais la démocratie en marche se devait d’aller encore plus loin.

Les errements de l’homme au chapeau de paille
Au sommet de l’exécutif, le vif soulagement lié au départ de Ratsiraka donna libre cours à une naïveté délirante et/ou un opportunisme sans frein rappelant les débuts du règne de Radama II après la mort de Ranavalona[3]. Le temps n’était-il pas venu pour la nation de se défaire de toutes ses chaînes ? Albert Zafy, tombeur de Ratsiraka et premier chef d’État de la Troisième république, présida ainsi à une quête frénétique d’expédients miraculeux qui eut pour seul effet, comme 130 ans plus tôt, d’attirer tous les escrocs et aventuriers de la planète. Les scandales d’envergure se succédèrent rapidement, dont des projets de « financements parallèles » et autres emprunts biscornus soi-disant pour s’affranchir de la tutelle des institutions de Bretton Woods mais assortis, semble-t-il, de 10% de commissions pour les initiateurs. Le véritable symbole de l’époque, et de l’art global du « manger » [4] à Madagascar, fut l’affaire Flamco, un joyau de montage frauduleux produit par l’imagination débridée des chevaliers du profit commercial, toujours prompts à saisir la moindre opportunité. Cette opération aux apparences d’aide humanitaire portant sur des livraisons de riz bon marché, qui mettait en scène le Président et un prince du Liechtenchtein, réalisa dans les faits un détournement de fonds aux dépens de la société d’État SOMACODIS, de la banque BTM et de la Banque centrale de Madagascar, le tout agrémenté de combines et spéculations sur les marchés de l’or et de la vanille. Les tractations impliquèrent plusieurs « conseillers spéciaux » de Zafy (Holijaona Raboanarijaona, Alain Ramaroson) et un fils du Président de l’Assemblée nationale (Ny Aina Andriamanjato) – qui était associé à un aigrefin de haut vol, Raymond Morel[5]. 
L’homme au chapeau de paille, ainsi que l’on surnommait Zafy en raison de son célèbre couvre-chef, perdit alors rapidement le contrôle de la situation. Sa fragile majorité au Parlement s’effrita en un rien de temps et le reste du mandat fut un pugilat où se succédèrent remaniements et changements de Premier ministre. Zafy tenta vers la fin de reprendre la main avec une réforme constitutionnelle, mais c’était trop tard : une cabale fut montée contre lui par les franges frustrées ou pas assez repues de l’élite, qui fut d’autant plus efficace que les votes à l’Assemblée s’achetaient comme des petits pains. Véritable ménagerie nourrie par une pléthore de partis, démocratie oblige, le Parlement en guerre ouverte contre l’exécutif vota en juillet 1996 une motion d’empêchement contre cet adepte des « Mada-Raid » – grandes virées régionales à la rencontre du peuple – qui fut, dit-on, le seul vrai démocrate de tous les présidents de Madagascar. Zafy sombra. À qui profita l’instabilité ?

L’effet de balancier et le credo du laitier
Sans surprise, finalement, ces vicissitudes de la démocratisation permirent le retour au pouvoir et aux affaires de celui dont on avait fêté trop dignement le départ : Didier Ratsiraka. Tant il est vrai qu’à Madagascar, par effet de balancier, le vilain d’hier peut devenir le sauveur de demain et vice-versa[6]. L’amiral afficha clairement cette fois sa volonté de s’occuper de sa famille : « Si l’on pensait un peu à nous » chantera-t-il en 1997[7], reprenant un air des « Vieux mariés » de Michel Sardou. Les faits marquants de cette noce familiale sont décrits en détail dans les excellents ouvrages mentionnés plus haut[8]. On retiendra surtout, au-delà de la famille et pour illustrer la continuité des pratiques, deux scandales : le détournement de 700 milliards FMG au ministère de la Culture, qui avait reçu à l’appel du Secrétaire général de l’UNESCO des fonds étrangers pour la restauration du Palais royal d’Antananarivo détruit par le feu en 1995 au plus fort de la pagaille Zafy[9]; et une nouvelle histoire de chemin de fer qui fit le buzz à l’époque, centrée sur un conseiller du Président, Henri Randriamahefa, suspecté d’avoir fait enlever des traverses de bois sur la ligne Tananarive-Côte Est aux fins d’exportation[10]. Le chemin de fer ne portant décidément pas chance à Ratsiraka[11], celui-ci fut de nouveau renversé en 2002, malgré un bilan économique positif[12]. Les troubles et la violence qui accompagnèrent la fin de règne (grèves, affrontements, barricades, menaces de scissions territoriales…), faillirent, là encore, mettre le pays à genoux.
Si les deux mandats du successeur de Ratsiraka, l’homme d’affaires Marc Ravalomanana, furent un peu moins croustillants globalement en termes de corruption flagrante, sa propension à mélanger la gestion de l’État et la promotion de ses intérêts privés, qu’aggravaient ses dérives autocratiques, suscitèrent une forte agitation dans les milieux informés. Ses détracteurs les plus virulents l’accusèrent de saboter (par voie fiscale et judiciaire) les entreprises capables de concurrencer son groupe Tiko, lequel, à partir d’un cœur de métier agroalimentaire avait rapidement étendu ses activités à d’autres secteurs – multipliant son chiffre d’affaires par quatre à la faveur d’exemptions d’impôts et autres passe-droits éhontés, disait-on. Par ailleurs, une série d’impairs et de coups politiques foireux, dont un projet d’attribution de 1,3 million d’hectares de terres arables au sud-coréen Daewoo Logistics, une tentative de court-circuitage de l’opposition par nomination directe des chefs de région alors qu’ils devraient être élus, et la fermeture de stations de radio et de télévision privées, donnèrent du grain à moudre aux défenseurs de la nation et de l’État de droit, dont la voix était maintenant amplifiée avec zèle, médias « indépendants » aidant, par ses ennemis parfaitement rompus aux techniques de communication – et de subversion. Enfin, pour ne rien arranger, l’homme ne supportait pas les critiques et versait aisément dans l’arrogance, s’attirant l’inimitié d’une ribambelle d’entités allant de groupes d’officiers à une frange de l’Église catholique en passant par des artistes de renom et certains milieux étudiants. Tout cela était amplement suffisant pour actionner une fois de plus le balancier politique.
Ce fut chose faite en mars 2009, quand Ravalomanana fut à son tour bouté hors du pourvoir, manu militari, après être tombé dans le piège de la répression violente grâce aux manœuvres d’une coalition de notables aigris et de margoulins français financés par une partie du monde des affaires et peut-être des intérêts étrangers. Ce laitier devenu capitaine d’industrie devenu président, dont le credo volontariste était tiré de Marc 5.36 : « Ne crains point, crois seulement », fut-il, en la circonstance, le monstre d’égoïsme et de malhonnêteté que décrivaient ses accusateurs[13], ou fut-il surtout « coupable », comme le suggèrent ses défenseurs, d’avoir été, par sa ligne économique ultralibérale, un empêcheur de tourner en rond de la vieille économie de traite jalousement protégée par les opérateurs « archaïques »[14]? Historiens et analystes en débattent encore, toujours est-il que son bilan économique, à lui aussi, fut globalement positif[15], et que cela n’empêcha pas son départ d’être dignement fêté, là encore, par le panier de crabes et d’écrevisses politiques.
Très dignement fêté, même, comme cela apparaîtra au prochain épisode : Andry Rajoelina et la grande bouffe des mora mora.



[1] Eric Hobsbawn, L’ère des empires, Fayard, 1989, p. 120.
[2] Ibid., Du bon usage de la démocratie, pp. 115-150
[3] Voir par exemple Raymond Delval, Radama II, Prince de la Renaissance malgache 1861-1863, Éditions de l’École, 1972.
[4] Didier Galibert, Les gens du pouvoir à Madagascar. État postcolonial, légitimités et territoire (1956-2002), Karthala, 2011, pp. 63-95.
[5] Ibid., pp. 92-94.
[6] Le phénomène est favorisé par la défection grandissante des électeurs. Ratsiraka gagna ainsi les élections de 1996 avec 25% seulement des voix potentielles, profitant d’un taux d’abstention record de plus de 50%.
[7] Cécile Lavrard-Meyer, Didier Ratsiraka. Transition démocratique et pauvreté à Madagascar, Karthala, 2015, p 453.
[8] Ibid., pp. 454-455 et Galibert, op. cit., pp. 83-85.
[9] Galibert, op. cit., p. 91-92.
[10] Galibert, op. cit., p. 88. C’est sur cette même ligne qu’un train de marchandises tout entier avait un jour disparu dans les années 1980 au plus fort des débordements de la période socialiste.
[11] Voir l’essai intitulé « Les chevaliers du renouveau. Épisode 4. La cohue révolutionnaire de Ratsiraka. »
[12] L’économie fut soutenue par les mesures de libéralisation, qui profitèrent notamment à l’industrie. Voir M. Razafindrakoto, F. Roubaud, J.-M. Wachsberger, L’énigme et le paradoxe. Économie politique de Madagascar, IRD Éditions, 2017, pp. 84-86.
[13] Lire par exemple Jean-Loup Vivier, Madagascar sous Ravalomanana. La vie politique malgache depuis 2001, L’Harmattan, 2007.
[14] Solofo Randrianja (éd.), « Les années Ravalomanana (2002-2009). Politique et libéralisme économique » In Madagascar, le coup d’État de mars 2009, Karthala, 2012, p. 239-277.
[15] Ibid. et Razafindrakoto, Roubaud et Wachsberger, op. cit., pp. 93-94.

vendredi 9 mars 2018

Les chevaliers du renouveau. Épisode 4 : La cohue révolutionnaire de Ratsiraka

Les chevaliers du renouveau. Épisode 4 : La cohue révolutionnaire de Ratsiraka.
Dans les années 80, les écoliers malgaches réalisaient des mouvements d’ensemble aux teintes vives et d’une très grande beauté, baptisés « Mitabe », les élèves de terminale des lycées publics lisaient Frantz Fanon, les ménagères faisaient la queue devant les magasins de produits de première nécessité, et le groupe de folk Mahaleo chantait :


Rahoviana no hitranga
Asa angamba atsy ho atsy
No ho tonga Bemolanga
Dia isika tsy ho lany vatsy

Quand donc viendra le jour béni ?
Peut-être bientôt et d’ici peu
Bemolanga portera ses fruits
Et nous ne serons plus des nécessiteux


Symbole de la nouvelle aube économique promise et claironnée par l’État, l’exploitation du gisement d’huile lourde de Bemolanga, l’un des plus grands au monde, se faisait attendre. De fait, les déboires sans fin du projet, tourné en dérision par Mahaleo, traduisaient la débâcle tous azimuts que connaissait, chaque jour de façon plus criante, le pays. Beaucoup d’autres Bemolanga orneront le grand panier des chimères et des vœux pieux sur la période… À qui la faute ?

Sur l’estrade politique, l’assassinat de Ratsimandrava avait débouché, après force intrigues et compromis, sur la mise en place d’une Deuxième République placée sous le signe du socialisme révolutionnaire. Au volant de ce « taxi-brousse » peinturluré de rouge se trouve un flamboyant officier de marine qui s’était distingué sous Ramanantsoa, en tant que ministre des Affaires étrangères, par son discours maximaliste et sa capacité manœuvrière : Didier Ratsiraka[1].

Dès décembre 1975, une gouvernance très centralisée mâtinée de mauvais théâtre succède à l’autoritarisme du PSD et au « commandement » colonial, avec lesquels elle partage l’idée maîtresse que le peuple arriéré doit être guidé malgré lui et à coups de bâton s’il le faut vers le bonheur – qui ici sera baptisé le « paradis socialiste ».  Ratsimandrava avait voulu donner aux fokonolona le pouvoir de prendre en main leur propre développement. Ratsiraka, plus à l’aise dans les salons mondains que dans la gadoue des rizières, jugea au contraire qu’on ne pouvait faire confiance à ces « petits gamins[2] ». Il leur colla donc l’armée sur le dos pour leur enseigner l’art d’être autonomes et responsables. La révolution « par le haut » était en marche, tonitruante et haute en couleurs.

Car né en pleine montée de l’audiovisuel, jamais dans l’histoire du pays un pouvoir se donna autant à voir et à entendre, dans une mise en scène cacophonique et quotidienne du teny midina[3] sous toutes ses formes : sermonneur, harangueur, édifiant, menaçant, mortifiant, paternel, culpabilisant, etc… Tsy maintsy mandresy ny tolom-piavotana ! La révolution vaincra ! Hélas, cette « démocratie véritable » sombrera rapidement dans la confusion sociale sous l’effet de l’hébétude idéologique et d’une paranoïa collective entretenue en haut lieu, placée sous la bannière de la « défense de la Révolution ».

Quels furent les effets de ce volontarisme messianique sur le front de l’économie ?


Le credo des nouveaux paladins

Au programme figuraient deux stratégies pilotes : les nationalisations et, à partir de 1978, les « investissements à outrance ». D’abord, il fallait boucler la mainmise de l’État sur l’appareil économique : on étatisa donc 100% des banques, des assurances, de l’électricité et l’eau, les trois quarts des exportations et 60% des importations – en partie grâce à la nationalisation de la Marseillaise –, le tiers de l’industrie et 14% des transports maritimes[4]. Une kyrielle de postes clés fut ainsi distribuée, donnant une belle occasion de se rattraper aux membres de l’élite méritocratique qui avaient raté le train de la « malgachisation » sous Ramanantsoa. Mais la révolution se devant d’être plus ambitieuse encore, l’on mit aussi l’industrie lourde, les mines et les hydrocarbures sous la tutelle d’un Office militaire national des industries stratégiques (Omnis). Enfin, pour enclencher un miracle industriel digne de cette ère nouvelle, l’on emprunta à tour de bras à l’extérieur pour financer un ambitieux programme d’investissements[5].

Tout cela s’effectuait, une nouvelle fois, derrière les hautes murailles de l’État omnipotent. Les occasions de profiter à pleines mains de la rente étatique[6] furent trop belles, l’afflux massif d’argent trop alléchant. Le ton était donné par le Président lui-même, d’ailleurs : nous sommes la crème de la crème, nous avons fait Navale et l’École de guerre, Centrale ou Polytechnique, et notre mission est de penser pour le peuple, d’agir au nom du « petit gamin ». Antsika ny sehatra ! Ainsi adoubés, ces chevaliers du socialisme conquérant – technocrates enclins à tirer des plans sur la comète, oligarques embusqués sous l’ombrelle présidentielle, roitelets devenus zélateurs de la nouvelle orthodoxie politique, etc… – donnèrent le meilleur d’eux-mêmes. Les errements survinrent au grand galop et Ratsiraka dut, dès 1977, limoger son propre beau-frère, le lieutenant-colonel Patureau, patron de l’Omnis, pour un gros trou dans la comptabilité[7].

La palette de réjouissances était riche et colorée : renvois d’ascenseurs politiques, pots-de-vin, détournements, placements de proches, etc… Parmi les cas emblématiques de la période figure la SIRAMA, fleuron de l’industrie sucrière fraîchement nationalisée, qui fit l’objet d’un pillage en règle de la trésorerie et des stocks – le plus gros détournement de stocks étant concomitant à la mort du directeur général, survenue dans des circonstances mystérieuses[8].  Côté investissements à outrance, la création de l’usine d’engrais ZEREN donna lieu à des importations de devises dont la somme dépassait de plusieurs dizaines de millions de dollars le montant officiel de l’investissement, sans que l’on sût le comment et le pourquoi de la différence[9]. Outrance, en effet. Les débordements de cette époque sont restés dans les mémoires comme les signes d’un véritable take off de la culture moderne de rapine et de corruption à Madagascar. Au plus fort de la curée, dans ce Far West à la malgache, c’est un train de marchandises tout entier qui disparut un jour sur la ligne Tananarive-Tamatave[10].

Le taxi-brousse, lui, fonça dans un ravin.


La charrette du Chef d’État-Major

Car en raison des emprunts à outrance, le déficit des finances publiques fut multiplié par 10 et la dette extérieure atteignit 1,5 milliard de dollars en 1982, soit 50% du PNB[11]. Sur le terrain, l’ampleur du désastre fut illustrée par les carcasses d’« éléphants blancs », ces usines conçues dans la démesure ou au mépris de toute logique économique, qui vivotèrent ou jamais ne fonctionnèrent. La ZEREN fut vendue plus tard pour moins d’un cinquième de la valeur investie, puis laissée à son triste sort par les repreneurs, et à défaut d’engrais, devint au fil des ans une menace pour la santé publique et l’environnement. La sortie de route du taxi-brousse, plus généralement, fut ressentie violemment par la population. Déjà affligé par les pénuries, le marché noir et les flambées de prix – fruits du dirigisme révolutionnaire et des spéculations connexes –, l’homme du commun fut, à partir de 1981, astreint à un régime draconien, quand le pays passa sous les fourches caudines du FMI et de la Banque mondiale. Entre 1980 et 1988, les salaires réels des fonctionnaires chutèrent de 56% et les salaires réels agricoles et urbains baissèrent de 22%. La débâcle engendra en outre une grave crise sanitaire, qui se traduisit par un recul de l’espérance de vie à la naissance des Malgaches, de 13 ans pour les hommes et de 8 ans pour les femmes[12] . Après la fête, il fallait bien que quelqu’un paie la facture.

Mais si le « petit gamin » ressortit ainsi meurtri et paupérisé du triple tonneau socialiste (démocratie véritable, nationalisations et investissements à outrance), les pilotes et leurs aides, eux, se tirèrent admirablement bien du plongeon – et certains firent même discrètement fortune en liquidant l’épave, quand vint le temps des privatisations[13] .  De fait, toute l’aventure, avec son déploiement formidable de discours, de savoirs, de savoir-faire et de faire-savoir – pour emprunter au jargon ratsirakien – eut pour seul effet de creuser les inégalités sociales dans des proportions tout aussi formidables. Un flux épais d’argent plus ou moins sale se donnait à voir, chaque jour davantage, dans la prolifération de demeures outrancières, voitures coûteuses et 4x4 rutilants.

L image que je retiens, personnellement, de ce règne, est celle d’une voiture flambant neuve se frayant un chemin parmi les charrettes et la foule de mal vêtus à Isotry. Une berline de marque BMW, symbole bourgeois s’il en est, peinte aux couleurs de l’armée et arborant la plaque « Chef d’État-Major ». J’ignore ce qui avait motivé ce militaire[14] dans son choix inhabituel de voiture de fonction : peut-être s’était-il senti diminué dans sa vieille Lada face au train de vie des ministres et directeurs d’entreprises publiques ; peut-être le luxe d’un tel véhicule était-il le plus susceptible, à ses yeux, de souligner le hasina[15] de sa fonction. Surenchère, « tradition », ou surenchère dans la « tradition » ?

Le tableau renvoyait, en tout cas, avec le recul, à la posture militaro-seigneuriale de l’époque Rainilaiarivony, quand les grands officiers en tenue d’apparat traversaient les places publiques sous les regards apeurés de la population. Ou encore, à celle, similaire, de leurs successeurs, les Gouverneurs Généraux français en uniforme et casque blanc, passant en revue dans leurs autos la masse indigène silencieuse.


Épilogue : rahoviana ?

Nous étions à la fin des années 80, le mur de Berlin commençait à se fissurer sérieusement et une chose informe appelée Internet naissait quelque part – sans qu’on y prête encore grande attention. À Madagascar, le vent de libéralisation profitait à un minuscule noyau d’entrepreneurs. L’homme du commun désapprenait à ânonner des slogans révolutionnaires.  Les Mahaleo, eux, continuaient de chanter :


Efa taona firifiry
No nantenaina hitondra soa
Ahi-dratsy no naniry
Ny tany maina avokoa

Depuis combien d’années dis-donc
Espérons-nous une bonne moisson
Seules les mauvaises herbes ont poussé
Et la terre finit de s’assécher



[1] Voir l’essai intitulé Les cabaleurs, ou les joies de l’ère Ratsiraka.
[2] C. Lavrard-Meyer, Didier Ratsiraka.Transition démocratique et pauvreté à Madagascar, Karthala, 2015, p. 180.
[3] La parole venue d’en-haut.
[4] M. Razafindrakoto, F. Roubaud, J.-M. Wachsberger, L’énigme et le paradoxe. Économie politique de Madagascar, IRD Éditions, 2017, p. 74.
[5] Inspiré, comme dans d’autres pays du Tiers-Monde, de l’industrialisation à marche forcée menée par Staline en Union Soviétique à partir de 1928 après l’essoufflement de la Nouvelle politique économique.
[6] D. Galibert, Les gens du pouvoir à Madagascar. État postcolonial, légitimité et territoire (1956-2002), Karthala, 2011, p. 80-81
[7] Lavrard-Meyer, op. cit., p. 222.
[8] Galibert, op. cit., p. 88-89.
[9] Ibid., p. 90-91
[10] S. Randrianja et S, Ellis, Madagascar. A short History, University of Chicago Press, 2009, p. 195.
[11] Le pouvoir révolutionnaire avait lancé son programme en pleine récession mondiale, dans un contexte d’envolée des prix du pétrole, d’effondrement des cours des matières premières agricoles et de hausse des taux d’intérêt. Voir Lavrard-Meyer, op. cit., p. 316-317.
[12] Razafindrakoto, op. cit., p. 76.
[13] Galibert, op. cit., p. 82-83
[14] Le Chef d’État-Major de l’époque était, je crois, le Général Mounibou Ismael.
[15] Concept fondamental malgache dont la définition la moins mauvaise est peut-être celle de dignité ou vertu intrinsèque.